La diplomatie des vivants

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Il existe une entité française extraordinaire, l’Agence française de développement, dont les prêts raisonnés aux pays émergents participent à l’émergence du monde de 2050.

Olivier Magnan, rédacteur en chef

Il est des agences et des instituts, peu connus du grand public, qui valent qu’on les fréquente.

Tel est le cas, entre autres, de l’Agence française de développement (AFD), résurgence transformée d’une « caisse » de financement voulue par Pierre Mendès-France avant la Seconde Guerre mondiale. C’est dire sa pérennité. Cette institution financière publique, aujourd’hui, « met en œuvre la politique de développement de la France, agit pour combattre la pauvreté et favoriser le développement durable. Présente en Afrique, en Asie, au Moyen-Orient, en Amérique Latine, dans la Caraïbe et l’outre-mer, cette agence finance et accompagne des projets qui améliorent les conditions de vie des populations, soutiennent la croissance économique et protègent la planète », résume objectivement Wikipedia. Il va de soi qu’une telle présence reflète aussi la volonté d’influence et d’intérêt que la France exerce dans son « ex-empire » et au-delà.

L’objectif est tellement positif que l’on pourrait craindre l’entreprise hasardeuse, dépensière, « éléphant blanc » d’une bien-pensance française qui engloutirait les quelque 10,4 milliards d’euros de son budget connu en 2017 dans des projets sombrés dans les sables de déserts. « En 2019, note la même fiche Wikipedia, l’AFD a financé et accompagné environ 4 000 projets, dans 115 pays et en outre-mer. Ses équipes sont basées à Paris, à Marseille et dans un réseau de 85 agences à travers le monde. Environ 3 000 collaborateurs travaillent pour le groupe AFD. » Ses liens avec l’Armée, indéniables et voulus, ont de quoi plutôt rassurer le cadre sécuritaire de son action.

Rémy Rioux en est à son 2e mandat à la tête de l’AFD

Cette Agence est dirigée par un homme qui ne défraie pas – assez – la chronique, Rémy Rioux, dont les ouvrages discrets constituent des trésors d’intelligence et de résultats : avec ses derniers livres, de Réconciliations (Débats publics, 2019) à L’économie africaine 2021 (La Découverte, 2021), on plonge dans une description d’un monde figé dans des idées reçues que l’Agence de Rémy Rioux contrebat : l’AFD contribue effectivement à transformer et à enrichir.

« J’ai été frappé de constater, en accueillant à la mi-novembre [2019] le sommet Finance en commun, qui a réuni pour la première fois 450 banques publiques de développement durable du monde, qu’un consensus très fort était possible dans cette enceinte – pourtant si vaste – sur les objectifs de développement durable, qu’il s’agisse du climat, de la biodiversité ou de nouveaux modèles économiques, ce nouveau consensus est un vrai modèle d’espoir », lance Rémi Rioux. L’analyse de ce regard français sur l’Afrique, mais comme sur les grandes puissances à l’œuvre, nous révèle une autre façon de décoder ce qui nous apparaît habituellement comme autant de guerres froides colossales et de continents voués à l’échec.

« Aujourd’hui, l’Afrique n’est pas encore la Chine ou l’Europe, mais elle a déjà le PIB et la population de l’Inde », nous assène/rappelle Rémy Rioux, pour qui « le monde d’après la pandémie peut paraître effrayant, mais, pour dépasser notre peur, il est essentiel de réfléchir au “monde d’après le monde d’après” à l’horizon 2050 ». Voir l’Afrique à travers la grille et l’action de l’AFD, c’est se projeter à cet horizon : « Lorsque l’AFD prête de l’argent à vingt ou trente ans, elle demande à ses clients de lui dire à quoi ressemblera leur pays en 2050. C’est dans ce monde de 2050 qu’elle investit. »

Moi qui appelais modestement de mon poste d’observateur un Emmanuel Macron à regarder les causes de la pandémie pour nous projeter dans la France de 2050 (mon édito du 2 février), je suis comblé, abasourdi, par cette vision de Rémy Rioux qui se doit de parler à l’oreille du Président. Et ce jeune Président qui n’a pas semble-t-il rogné les ressources d’une telle Agence devrait nous parler parfois de ce monde à venir. Nous avons besoin de nous projeter au-delà de la pandémie, de ses tâtonnements, de ses vaccins, de ses échecs. L’Agence française de développement devrait s’inviter sur les plateaux médiatiques et nous décrire sa vision d’un monde où l’objectif partagé de neutralité carbone en 2050 et 2060 de Joe Biden et Xi Jinping l’emporterait sur « les jeux funestes des puissances » que fustige le directeur de l’Agence.

Oui, nous avons besoin de telles visions que le patron de l’AFD nomme « la diplomatie des vivants ».

Olivier Magnan

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