Récré : Gafamus ou le destin du monde

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Un booklet où dessins et histoire en vers content savamment comment les Gafam risquent de tuer notre démocratie.

Olivier Magnan, rédacteur en chef

Voici (re)venu le temps des histoires courtes mais édifiantes. Ces petits poulets (et l’on va voir que c’est le cas de l’écrire) qui faisait le bonheur des gourmets de l’humour. Une diatribe, une BD, un conte, une satire, une parabole sur tel phénomène de notre temps. Je viens d’en recevoir un qui se consacre aux Gafam et j’en parle d’autant plus volontiers que le petit bouquin illustré est carré, court, convaincant, clair, bref carrément causant.

A priori, nul chef d’entreprise qui a autre chose à faire, nul directeur de marketing qui ne lit des BD que pour se distraire n’achèterait cet opuscule à 14,90 euros. Trop ludique. Pas assez épais. C’est dommage, parce que les grandes questions économiques du moment ne sont pas forcément mises à la portée de tous par Le Monde ou L’Express. Des livres d’experts réussissent sans doute le tour de la question, mais à condition de se montrer caustiques, polémiques ou pamphlétaires, avec un titre vendeur et fracassant, style Ces Gafam qui nous affament, Pourquoi les Gafam seront les maîtres du monde, et autres prophéties de cette eau.

Là, je vous parle d’une petite BD de rien du tout, signée Jean-Michel Moutot et Julien Bonnet, le scénariste et le dessinateur. Moutot, HEC, professeur de gestion à Audencia, s’est donné le mal fou de publier déjà vingt livres sur le changement, l’innovation et la stratégie. Il faut croire, ou bien qu’il en a eu marre d’écrire des pavés, ou bien qu’il s’est rendu compte que l’histoire courte dessinée allait avoir plus d’impact auprès de son public d’étudiant·es et au-delà. Il a raison. Gafamus ou le destin du monde (sous-titre Comment les Gafam vont tuer notre démocratie)* augure, je l’espère, d’une collection ou la parabole vaut mille mots.

En l’occurrence, sous l’encre de chine et les feutres colorés de Julien Bonnet, graphiste rompu aux travaux pour les entreprises et les collectivités, c’est une communauté de poules dont on raconte l’histoire en vers – pas de terre, en rimes, c’est encore meilleur –, et en quatre actes, à partir de ce « temps paisible/quand vivaient coqs et poulettes/qu’elles soient pondeuses ou bien des champs/sans qu’aucun vrai nuisible/ne vint troubler cette fête/dont personne n’était au ban ».

Jean-Pierre Moutot nous tourne le portrait d’une société en parsemant ses phylactères de sigles cachés bien mis en évidence au feutre rouge par son dessinateur. Ainsi la basse-cour est-elle interdite aux candidates poules et poulets qui n’ont pas fait l’École pour les Nuls en Aviculture. À l’acte IV, la banderole proclamera qu’en VÉrité les Graines sont Anti-Naturelles, une façon pour Moutot de montrer comment les vegan·es deviennent une cible juteuse.

Un jour s’abat sur cette communauté aviaire un supercoq venu de l’étranger nommé Gafamus qui vante l’excellence des pommes face à la graine de base. Le ver est dans le fruit : le tout-puissant marché où l’« émotion sera raison » dicte sa loi. Alors, à l’acte IV, Le grand méchant coq Gafamus finit par gouverner directement les poules qui ne s’en mordent pas les doigts faute de dents, mais tout comme. Moralité, comme dirait La Fontaine-Moutot, qu’« ensemble nous choisissions/chacun à notre niveau/(de) construire et non détruire/proposer et faire/impliquer et donner confiance ».

Si l’on s’en tenait à l’historiette et aux vers de mirliton de Moutot, le livret ne serait que drolatique. Mais quand chaque acte se complète de citations toutes plus percutantes les unes que les autres et de graphiques et autres données chiffrées parlantes toutes seules (par exemple, p. 21, les courbes des chutes inéluctables de la cote de confiance des présidents français dès leur élection, avec un Hollande parti de bas qui finit très bas ou un Giscard d’Estaing parti de haut qui finit le moins bas ou un Macron déjà dans les trente-sixièmes dessous !, voir supra), alors ce style de vraie fausse BD justifie pleinement sa recommandation auprès des jeunes coqs et poulettes des écoles comme Audencia. Il y a un temps pour les livres savants et un temps pour les historiettes qui en disent presque aussi long.

Olivier Magnan

*Pearson

 

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