L’économie post-covid, avec ou sans « bain de sang » entrepreneurial

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Les TPE/PME risquent la grande décimation de 2022 sauf si de vraies « ruptures » n’entrent en action.

Olivier Magnan, rédacteur en chef

Il est temps de relever le nez. De voir plus loin. De « penser l’après-covid », comme l’écrivent deux économistes dont l’avantage est de rester toujours dans le concret, non dans la projection brillante de théories impraticables. Il s’agit de Patrick Artus et d’Olivier Pastré qui ont publié en septembre 2020 – c’est déjà loin ! – L’économie post-covid, les huit ruptures qui nous feront sortir de la crise (Fayard). Une conférence au Sénat tenue hier avec les deux auteurs vient de réactualiser leurs propositions. Elle a l’avantage de s’adresser à des élu·es plutôt immergé·es dans le quotidien français, dans les territoires, donc réceptifs aux alertes un tant soit peu immédiates et soucieux·ses d’entrevoir un futur viable.

Jusqu’alors, les gouvernements confrontés à la 6e pandémie mondiale s’immergent et se submergent – celui de la France n’est pas le seul – dans la lutte à mort contre la maladie. Ils devraient tous se projeter déjà dans l’acte II, le monde de l’après-covid, débarrassé de ce virus (peut-être pas des suivants) qui pourrait, Olivier Pastré ose le diagnostiquer, n’advenir que dans dix ans* !

Or aucun dirigeant sur la planète n’émet un mot sur les changements de paradigmes que nos deux économistes jugent inéluctables.

Dès les prémices de la pandémie, que ne claironnait-on pas sur des lendemains bouleversés ! Depuis, comme le constate Patrick Artus, chef économiste de Natixis, « les entreprises essaient de restaurer les profits et cherchent en Europe des délocalisations propices aux bas salaires ». Bref, elles se réinscrivent dans l’avant, dans le seul système de marché qu’elles connaissent, une offre, une consommation, un profit, des prêts à rembourser. Mais, dit Olivier Pastré, professeur d’économie à l’université Paris-VIII et président d’IMB Bank à Tunis, on n’échappera pas au « bain de sang » des TPE/PME aujourd’hui sous perfusion du chômage partiel, sous peu livrées à un monde hostile, concurrentiel à outrance, où banques et assurances peu impactées par le choc covid – beaucoup moins que par la crise des subprimes il y a dix ans que nos économistes traitent de « grippette » en comparaison – ne vont pas forcément prendre l’initiative d’une politique de soutien et de mutation du prêt garanti par l’État en quasi-fonds propres, clé indispensable.

TPE et PME qui constituent l’essentiel du tissu entrepreneurial français, avec, rappelle une sénatrice, commerçants et professions libérales. Car tout le monde le sait, grands groupe et ETI (entreprises de taille intermédiaire) échapperont – et personne ne s’en plaindra – aux naufrages attendus.

Pour limiter, à défaut de le juguler, ce « bain de sang » annoncé, Artus et Pastré listent huit ruptures que nos dirigeants politiques et nos capitaines d’industrie devraient déjà programmer, préparer, anticiper, à l’échelle de l’Europe qui plus est. « Non pas des réformes », insistent les économistes de l’après-covid, des révolutions.
Lesquelles ?

1/ Le soutien des plus fragiles par un revenu minimum.

2/ Une réforme profonde des retraites.

3/ La révolution des formations, rupture essentielle, d’autant plus vitale en France que formateurs et formations, dans tous les domaines de la vie professionnelle, ne sont déjà plus, et depuis longtemps, à la hauteur des défis. L’après-covid va générer « un choc de compétences », prévient Pastré. Nos enseignements et leurs enseignants ne sont plus adaptés. Les banques vont devoir former ces fameux spécialistes en fonds propres qui seront les pivots d’une nouvelle économie de l’entreprise…

4/ Les relations États-entreprises, aujourd’hui plutôt étrangers les uns envers les autres, nécessairement partenaires dans l’après-covid, quand la planification exigée par nos deux visionnaires placera en tête à tête des gouvernements riches de projets, prêts à participer à des chantiers, et le secteur privé, prêt à les mettre en œuvre.

5/ L’élargissement significatif des réglementations type Bâle III et Solvabilité II (exigences de ratios de fonds propres face aux encours), propres aux banques et assurances, corsetées dans leurs engagements auprès des entreprises.

6/ La mise en place d’une taxe carbone sans laquelle l’immense édifice industriel ne changerait pas de trajectoire.

7/ Une décentralisation effective, le schéma inversé d’un pouvoir issu du local où s’ancre l’activité, vers un pouvoir fédéralisé et non l’inverse, comme aujourd’hui.

8/ Et enfin, aussi surprenant qu’apparaisse la huitième rupture, celle du financement de syndicats érigés en partenaires responsables, clés des financements publics-privés, pour en finir avec les banderoles non représentatives d’idéologies syndicales éclatées et politisées.

Artus et Pastré exposent là des « politiques offensives » où intelligence artificielle et transitions énergétiques supposent des compétences.

Ce sont ces compétences politiques et visionnaires, génératrices des compétences nouvelles vitales pour l’après-covid que les démocraties aujourd’hui contaminées devront élire pour rebondir vraiment sur cette 6e pandémie régénératrice d’un autre développement, nouvellement pensé. D’autres leaders européens, nouvellement voulus.

Olivier Magnan

 

* La durée moyenne d’une pandémie majeure, il est vrai sans le secours du vaccin.

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