Aporie

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L’aveu de la professeure Lacombe que personne ne comprit.

Olivier Magnan, rédacteur en chef

Il existe en ce moment en France un sourd grondement que le gouvernement doit entendre. On ne le perçoit guère à travers les JT, trop soucieux de se couler dans la doxa, à la recherche du micro-trottoir parfait qui fait dire à des passant·es masqué·es qu’ils·elles sont favorables aux mesures de précaution et, s’il le faut, au 3e reconfinement. Lequel nous pend du reste au masque. Les décideurs sont inquiets, le Conseil scientifique est inquiet, la mortalité place la France au 18e rang mondial seulement pour les morts rapportés à la population (la Norvège connaît une mortalité 12 fois moins forte).

Il n’empêche qu’une fatigue s’est emparée des esprits, sans doute parce que la perspective de la « libération » est repoussée. Si jamais la vaccination ne devait pas tenir ses promesses rapidement – or il faudra bien quelques mois pour le savoir –, alors sans doute les voix confinées vont monter le son, avec l’ampli des sacrifiés de la covid qui n’auront plus rien à perdre à dire leur désaccord.

Parmi les arguments d’apparent bon sens qui alimentent le « sourd grondement », des constats et des questions.

Pourquoi de telles impréparations ? Pourquoi, par exemple, le gouvernement semble-t-il bel et bien verser 2 millions d’euros d’honoraires mensuels à la société de conseil McKinsey pour « cadrage logistique et coordination opérationnelle », au moment où logistique et coordination sont justement, manifestement, les faiblesses du dispositif ? Les restaurateurs et autres « interdits » qui attendent, eux, les aides, multiplient les soufflantes.

Les élu·es, à leur tour, prennent les micros : ils·elles ont préparé des salles de vaccination mais ne reçoivent le vaccin qu’au compte-gouttes. D’aucuns veulent l’acheter directement quand les pouvoirs publics leur en dénient le droit.

Les émissions de plateau enfin s’emparent des questions basiques. Celle de Laurent Ruquier du samedi soir (On est en direct) s’est montrée à cet égard symptomatique. L’animateur qui proteste pourtant de sa compréhension de la difficulté de l’action et souligne sa volonté de ne pas accabler les politiques ne trouve face à lui que l’une de ces vedettes de l’infectiologie médiatisées, en l’occurrence la professeure Karine Lacombe, dont les arguments ont du mal à se faire entendre : quand l’animateur rappelle que plus de 99 % des contaminé·es, partout dans le monde, survivent à l’épidémie, chiffre étonnamment éloquent pour dire que tous les confinements sont peut-être inutiles, la médecin peine à expliquer derrière son masque noir que ces sauvé·es de la covid traînent souvent des pathologies invalidantes, sans qu’elle ne puisse en préciser le pourcentage, sans doute epsilonesque… Elle souligne aussi le spectre des opérations retardées et des malades non-covid non traité·es, de quoi lui attirer l’argument massue qui revient souvent sous mon clavier : qu’attend-on, depuis un an, pour lancer un vaste plan d’hôpitaux équipés, dotés, armés et ressourcés pour prendre en compte une fois pour toutes cette ère des épidémies que l’on annonce désormais comme inéluctable ?

Certes, comme tente de le rappeler Mme Lacombe, il ne suffit pas d’installer un lit et une salle pour répondre aux besoins à venir : c’est justement pourquoi APHP et le gouvernement doivent faire en sorte que la santé ne soit plus affaire de profits et d’intérêts privés. Qu’elle (re)devienne un enjeu régalien. Nous n’en sommes pas là.

Mais l’aveu d’impuissance suprême vint cette nuit-là de cette même spécialiste dont les pairs sont en train de piloter en aveugle une épidémie insaisissable : « On est face à une aporie », dit-elle. Comme personne face à elle sur le plateau ne savait trop ce que signifiait le mot (comme le latin de Diafoirus), aucun ne put s’étonner du constat d’échec ou d’impuissance bel et bien proféré par l’infectiologue. Or « aporie », comme Mme Lacombe s’empresse de l’expliquer, signifie « questions pour lesquelles on n’a pas de réponse », « difficulté à résoudre un problème, difficulté logique insoluble ». Mme Lacombe nous donna en cet instant la clé de tout : un an après son déclenchement, les politiques pilotés par les savants ne savent comment combattre la pandémie, mais tous s’emploient à le faire.

Le « sourd grondement » va s’intensifier.

Olivier Magnan

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