Faut-il ne surtout pas voir le documentaire « complotiste » Hold-up, signé Pierre Barnérias ?

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J’essaie de suggérer que non…

Olivier Magnan, rédacteur en chef

Je suis interloqué. Quand s’annonce le film documentaire de Pierre Barnérias, Hold-up, retour sur un chaos, la presse unanime s’en empare et s’en gausse : Hold-up, le virus du complot. Un film complotiste qui alimente la paranoïa. Le piège redoutable des théories du complot… Barnérias lui-même est catalogué sulfureux. Cet homme, relaie Wikipédia, est « connu pour ses documentaires complotistes ». Aïe, c’est acté. Il n’est donc pas crédible. Toutes les chaînes le fustigent. Plaident à charge.

Pensez donc ! En 2014, « il attribue un complot mondial au Parti communiste et aux francs-maçons ». Pire, il s’intéresse aux expériences de mort imminente. Donc, quand un hebdomadaire aussi « sérieux » que L’Express consacre des unes « marronniers » (récurrentes) aux influences secrètes de la franc-maçonnerie mondiale, il ne fait pas œuvre de complotisme ? Quand des médecins fort sérieux publient des livres sur leur constat de phénomènes de mort imminente, ce sont des foldingos ?

Voilà le documentariste et ses entreprises malsaines catalogué, jugé, expédié par des scientifiques et par des journalistes sérieux (et pas dupes). Circulez (comme le virus), rien à voir, rien à retenir.

Le film de la honte dure 2 heures 43. Pas facile de trouver le temps – sinon quand le télétravail crée des loisirs – pour le visionner de A à Z et en parler en toute connaissance de cause. Entre deux urgences, je l’ai visionné. Repéré ses faiblesses, comme mes confrères zélés qui l’ont tous dénoncé dès lors que des témoignages émanent soit d’anonymes, soit de médecins ou de scientifiques peu connus (l’une des critiques avancées). Tiens donc. Parce que les reportages « non complotistes », comme il s’en multiplie sur les médias « sérieux », ne recourent jamais à l’anonymat ou aux témoignages d’inconnu·es ? Voire aux visages floutés ? Donc, sauf à penser que Barnérias ait payé des comédiens pour s’exprimer, je ne vois pas en quoi ces critiques, experts, scientifiques, médecins qui dénoncent des erreurs, des fautes, voire des complots à échelle mondiale seraient moins crédibles que d’autres quand ils soutiennent un raisonnement, fondé ou non.

Le réalisateur a, semble-t-il, tiré l’un des témoignages de son contexte pour lui faire exprimer le contraire de ce qui disait le locuteur. Ce n’est pas bien, c’est même détestable. Encore mieux : une chercheuse en comportement cybercriminel, interviewée dans le film, aurait été condamnée par la justice il y a six ans pour escroquerie. Deux belles boulettes !

Pourtant, la grande majorité des autres « sachants » interviewés dans le film, des plus connus (Philippe Douste-Blazy, le professeur Christian Perronne, le docteur Louis Fouché, tous connus pour leur approche des plus critiques de la gestion de l’épidémie en France), s’expriment sans ambiguïté, disent crument leur opinion, emploient des mots définitifs sans qu’il soit possible d’évoquer des citations hors contexte. Et aucun d’eux·elles ne relève de la justice. En soi, leurs propos critiques ne sont pas détournés ni détournables. Faudrait-il tous les disqualifier pour des intervenant·es justement dénoncés ?

Quoi d’autre ? Un debunker veut prouver les mensonges du documentariste qui a souligné, comme beaucoup d’autres journalistes, que la Suède, avec son choix du non-masque s’en sortait plutôt bien. Faux, s’insurge mon indigné confrère, ramené à la population respective de la France et de la Suède, le pays scandinave ne fait pas mieux. Mais il ne fait pas pire non plus ! Et sans masque ! L’information importante est là ! Faut-il alors « debunker » les debunkeurs ?

Autre rappel « accablant » du film, la fraude avérée du Lancet, cette éminente publication de haute volée qui a publié une étude truquée sur l’hydroxychloroquine prônée par le professeur Raoult (encore un complotiste !) pour la décrier et présenter l’anodin médicament comme dangereux. Le Lancet a reconnu son erreur et présenté des excuses : rien de plus vrai, factuel que cette péripétie déplorable. Or, souligne le film incriminé, Olivier Véran, ministre de la Santé, et les savants du Conseil scientifique ne sont jamais revenus sur le décret qui a frappé ce médicament d’interdit. Complot ? Non, belle démonstration, irréfutable, d’un faux pas français, lourd de conséquences.

La troisième partie du document s’envole vers la suspicion d’un complot mondial, orchestré par des firmes – le Big pharma – ou des milliardaires désireux de s’enrichir davantage, ou vers les criminels agissements de docteurs Folamour soupçonnés dans le documentaire de fabriquer sciemment du Sars-CoV-2 pour le disséminer dans la nature. Faux, vrai ? La bien-pensance se drape dans sa dignité pour en écarter l’hypothèse. C’est tout simplement impensable. Peut-être. Sans doute. Mais encore une fois, restons objectifs et ne sautons pas comme des cabris, comme disait De Gaulle à propos des « conspirateurs » favorables à une Europe supranationale : Barnérias, qui suit une logique, une démonstration, qui interviewe et recoupe comme tout journaliste digne de ce nom, file peut-être une bien mauvaise piste, veut voir dans ses documents – réels – la confirmation de ses convictions, mais que je sache, encore une fois, tout enquêteur mainstream, tout historien procède de même, lance des hypothèses, quitte à restituer au public la responsabilité de son approbation ou de sa réfutation.

Quand j’ai visionné avec grand plaisir, récemment, un documentaire historique attaché à démontrer que les États-Unis de Roosevelt, sa CIA et ses services secrets ont tout tenté pour s’approprier la France livrée aux nazis par Pétain, avec le témoignage éclairé, entre autres, de Jean-Louis Debré, fils du Premier ministre de De Gaulle, aucun média n’a crié au complot. Il ne s’agit pourtant pas de la position « officielle » de l’histoire des manuels qui vante tant l’amitié désintéressée de la plus grande démocratie du monde…

Mon sentiment, le voilà : arrêtons de nous débarrasser des empêcheurs de penser comme il faut, des critiques attachés à des démonstrations dites sulfureuses sous prétexte qu’il existe une information, vraie, vérifiée, quoiqu’émaillée d’opinions et de démonstrations contradictoires, et une fausse, mensongère, pipeautée où tous les intervenants sont manipulés et de parti pris. Le film de Barnérias contient des vérités et des mensonges, des témoignages solides et des propos qui n’engagent que ceux·celles qui les profèrent, mais il n’a rien à voir avec ces « documentaires » dits de propagande comme savaient les produire les « actualités » de tous les pays d’une certaine époque. Du pur complotisme en l’occurrence !

Regardez Hold-up sans complexe et forgez votre opinion critique. Barnérias traque des complots. À tort ou à raison. Mais fussent-ils imaginaires, ces complots que le réalisateur dessine font-ils de lui un complotiste de complots en un curieux retournement de situation ? Et de ceux et celles qui regardent ce film des victimes ou des naïf·ves ? C’est prêter aux Français·es bien peu d’intelligence (qui veut dire discerner, démêler, comprendre, remarquer) que de s’instituer leur mentor et leur maître à penser en leur disant ce qu’ils·elles peuvent voir ou pas. Vous avez le droit de visionner ce film et d’en tirer ce qu’il vous inspire sans « gober » tout et son contraire !

Olivier Magnan

5 Commentaires

  1. Bonjour, difficile de se forger une opinion, que faut-il croire ou non… Par contre pourquoi tous les médias diffusent-ils la même information homogène, prônant la peur sans aucun débat réel? Messieurs les journalistes faites votre vrai travail de débat et d’information de critique. Vous donnez l’impression d’être achetés, allez-y on attend votre contribution à la recherche de la vérité. quel qu’elle soit.
    merci

  2. Merci monsieur Magnan de terminer tout de même sur une invitation à regarder ce film afin de se forger une opinion, en conscience.
    Il est bien dommage de voir une si grande quantité de commentateur ne retenir que le négatif du film, dans un malin plaisir à ne voir que le verre à moitié vide alors que ce film révèle des scandales et des manipulations dignes de grand intérêt.
    Cette attitude de la grande masse des journalistes indignes de leur profession, je la rapproche de l’automobiliste que l’on croise, seul dans sa voiture et qui porte le masque ! Une idiotie de décérébré !
    Laissez nous penser et laissez nous activer notre intuition ! Merci à monsieur Magnan de témoigner d’une certaine ouverture d’esprit.
    Si au moins mes concitoyens pouvaient juste un peu « douter » à commencer par douter d’eux-mêmes. Non, on a mis l’étoile jaune à nos concitoyens, maintenant c’est le masque pour tous les bien-portants, et ben ça passe ! l’Etat peut enfoncer le clou ! le français est docile comme un mouton, un mouton que maintenant l’on va tondre pour payer la facture.
    Qui vivra verra

  3. Bonjour,
    Pour ma part (ma formation et ma pratique de médiateur m’y aident), j’ai tenté de me faire ma propre opinion – depuis le jour où une amie (« bien » ou « mal » intentionnée je l’ignore) m’a envoyé un lien sur le film, avant qu’il ne soit retiré du premier site – en explorant le maximum de sources « pour » ou « contre » le film. J’ai même tenté de débattre avec une membre de l’équipe du film : elle s’y est refusée.

    C’est peu de dire qu’il m’a fallu de la ténacité pour aller jusqu’au bout du visionnage, entre semi-vérités et faux avérés, tant la forme (qui en appelle aux tripes plus qu’à l’exercice du discernement) nuit au fond.
    Mais je me suis accroché : car après tout, pourquoi ne pas s’interroger sur le bien-fondé anti-Covid des stratégies en lice ? Mais avec ce ton si fréquent dans ce genre de document (insinuations, interprétations, non-dits et sous-entendus…), c’est particulièrement indigeste. La malhonnêteté intellectuelle est sans cesse en lisière, voire carrément de sortie.

    Alors j’ai lu les analyses du film proposées par « les Décodeurs » du journal Le Monde, celles de Médiapart, la rubrique Vérification du journal Le Figaro, la lettre universitaire The Conversation – je vous la recommande – et d’autres encore. Passionnantes, redoutables : un éreintement du film.
    Ce qui ne signifie pas qu’il ne faut pas le voir : comment débattre d’un film que nous n’aurions pas vu ?

    Pour moi, le résultat des courses est le suivant : un doc sulfureux qui, comme disait Coluche, ne dit pas que des conneries, mais noie le peu d’intérêt qu’il a (se poser la question du bien-fondé de la stratégie actuelle de lutte contre le Covid) sous un déluge de scories, au nom d’une théorie ubuesque de complot mondial échafaudée pour faire peur aux gogos (alors même que le film dénonce le stress entretenu par le gouvernement). A croire que Trump en a été co-scénariste !

    Douter ? Oui ! Débattre ? Encore et encore, oui, et de plus en plus en ces périodes troublées, agitées ad nauseam par les réseaux « partiaux » plus que sociaux. Mais débattre à découvert. Comme le fait le magazine l’Obs ces jours-ci, qui pose lui aussi de bonnes questions.

  4. Merci pour cette analyse. C’est malheureux de voir, une fois de plus, un concitoyen comme vous, qui semble faire des efforts, ne pas avoir le courage de la sagacité et surtout de la dialectique.
    Et vous citez, en dehors de tout contexte, Coluche, le chantre de la dialectique, lui qui aurait tant aimé voir un journaliste courageux, à défaut que vous lui prêtiez du talent, s’exprimer librement sur cet épisode douloureux et sulfureux de notre vie, juste par esprit de contradiction, car Coluche savait qu’il fallait faire bouger les gens pétrifiés.
    Qui selon vous tient tête à Hold-Up ?
    On ne trouve dans les misérables articles de journaux soi-disant prestigieux, que de la critique. Qui propose un autre film pour donner une autre vision ?
    Personne mon cher !
    Le journalisme est une expression de « liberté », liberté de la presse, liberté intellectuelle.
    L’erreur, le panneau béant dans lequel vous tombez comme tant d’autre est de chercher à prendre pour argent comptant les propos d’un journaliste d’investigation. Pierre Barnérias n’a jamais dit que son film était la vérité ! Son film, est une oeuvre, une création.
    A vous d’en trouver mon cher, une autre !
    Moi le citoyen, non expert, j’apprécie le courage et la créativité.
    En face, on trouve de gens qui s’opposent, qui pensent que, mais qui ne donne aucune ouverture.
    Comme le dit si bien
    Vous avez cherché à débattre avec une personne de l’équipe du film, mais adressez-vous donc directement à Pierre Barnérias !
    Je vous recommande, en guise (je me permets ce petit dérapage) de lavage de cerveau, de visionner l’interview intégrale de la psychologue, Ariane Bilheran, qui, peut-être, vous donnera quelques ouverture sur les fondamentaux de notre esprit : le besoin de dialectique.
    Ce film, Hold-Up, c’est tout simplement une nourriture précieuse pour la mécanique de la dialectique de notre cerveau. Il en faudrait d’autre, contradictoires, pour s’enrichir.
    Mais les critiques faciles, stop !

  5. Bonjour Jean-Pascal,

    Merci de votre réponse instructive à mon commentaire. Vous me donnez une clé de lecture inattendue : « Pierre Barnerias n’a jamais dit que son film était la vérité. Son film est une œuvre, une création ».

    Tout s’éclaire, homme de peu de foi que je suis ! A vouloir prendre le film au pied de la lettre, je serais tombé dans le panneau.

    En fait, pas tant que cela : après l’avoir visionné, ma première réaction auprès de cette amie qui m’avait recommandé le film à été de lui dire : « Quel docu-fiction ! ». J’étais donc proche du but.

    Petit problème cependant : je me demande combien de spectateurs ont, eux, pris cela pour argent comptant, non pour s’y opposer comme moi, mais pour y adhérer…
    Si d’aventure je leur disais : « Ce n’est qu’une œuvre de création, saluez la forme, laissez-vous porter par la fiction, applaudissez le scénario, mais comprenez bien que ce qui est dit là est de la fiction », quelle serait leur réaction, à votre avis ?

    « Critique facile », écrivez-vous ? J’ai le sentiment, qu’il s’agisse de ma tentative de décodage comme – et surtout – de celles que je cite, que, bien que portant l’insigne tare d’émaner de supports (de suppôts ?) mainstream – Mediapart doit friser dans sa moustache ! – elles ne font pas dans la facilité, et s’emploient (sans doute bêtement, si je suis vos propos) à traquer la vérité.

    « Pourquoi n’avoir pas questionné Barnerias lui-même ? Tout simplement parce que j’ai eu copie d’un mail d’une personne « de l’équipe du film », et non de lui-même. Mais ne doutez pas que je serais ravi d’avoir de sa bouche confirmation de votre analyse !

    Je vais donc prendre un cours de dialectique, sans oublier de visionner l’entretien que vous me conseillez.

    Bonne journée,

    BJ

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