Les chiffres, M. le Président

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Les vrais, de préférence.

Olivier Magnan, rédacteur en chef

Toute l’Europe est touchée par la pandémie. L’European Centre for Disease Prevention and Control faisait état en octobre de quelque 4,3 millions de contaminé·es covid. Mais l’Europe n’est pas un État fédéral. Chaque pays y répond à sa façon. Et selon ses moyens.

L’Allemagne touchée n’avait pas par le passé réduit à l’économie forcenée ses lits de réanimation (trois fois plus que pratiquement partout ailleurs), mais, comme l’Italie, ses réponses régionales produisent des effets contrastés. La chancelière attaquée par les candidats à sa succession a bien du mal à fédérer les länders, plus ou moins masqués, plus ou moins confinés.

La « gestion brouillonne » du Premier anglais, Boris Johnson, lui aussi confronté à des disparités régionales, non pas tant politiques que sociales – le nord du pays plus pauvre s’estime lésé – lui vaut l’une des pires sanctions de l’opinion publique.

Tout l’inverse pour Giuseppe Conte l’Italien dont les tours de vis sont désormais positivement accueillis par une population il est vrai très touchée (et le Medef italien soutient Conte).

L’Espagne de Pedro Sanchez et ses provinces autonomes décrètent leur loi : l’Aragon se reconfine. Mais le chef du gouvernement central, lui, ne plaisante pas avec les chiffres : il est le premier à estimer que les statistiques officielles sont fausses et n’hésite pas à parler de 3 millions de contaminé·es à dire d’experts !

En Suède, scrutée à la loupe pour ses mesures limitées et l’absence du masque, la gestion de crise sanitaire échappe au gouvernement : elle est tout entière orchestrée par son agence nationale de santé menée par l’infectiologue Anders Tegnell dont le mépris affiché pour le masque – il a recommandé seulement de la distanciation et interdit les rassemblements de plus de 50 personnes – n’a pas suscité de flambée épidémique spectaculaire, même si la Suède est beaucoup plus touchée que ses voisins. Lui prône de garder la société suédoise « à moitié fermée » (télétravail encouragé, écoles, collèges et restaurants ouverts mais application des gestes barrières) et veut constater que sa stratégie « fonctionne mieux que le régime plus radical appliqué en France et ailleurs ».

En France, justement, c’est ce fameux doute, que j’évoquais ici, qui commence à plomber sérieusement la crédibilité du gouvernement en première ligne. Un doute notamment né des contradictions permanentes autour des chiffres : quand un André Bercoff, certes pas scientifique, qui fait son tapage sur LCI en citant des chiffres de l’Insee sur la faiblesse de l’impact létal de la maladie, est aussitôt traité de complotiste par la cheffe du service des maladies infectieuses à l’hôpital Saint-Antoine, une Karin Lacombe hilare qui affirme que « les chiffres de l’Insee sont faux », comment veut-on que ce doute ne ravage pas nos concitoyen·nes ? L’Ifop montre que la confiance accordée à Emmanuel Macron pour sa gestion de la crise sanitaire a reculé de six points. Pour cette unique raison. Le doute.

« Aujourd’hui, personne ne peut juger si les décisions [prises par les pays] sont bonnes ou mauvaises d’un point de vue médical, tempère Yves Goulnik, lui-même médecin, directeur exécutif d’Univadis International, agence d’information médicale. On est dans un état de tension entre, d’une part, respecter les protocoles établis scientifiquement et qui ont été développés dans les 30 ou 50 dernières années, et d’un autre côté l’urgence de la situation qui fait que des décisions doivent être prises sur le terrain par des médecins ou des urgentistes, et qui le font avec les moyens qu’ils ont à leur disposition ».

Le virus nous a jeté à la figure nos différences, nos clivages, nos méthodes, nos équipements, nos politiques en Europe. Macron et Johnson vont en payer le prix, pour des raisons différentes. Mais le premier, Emmanuel Macron, qui a tendance à se cacher derrière le constat que l’épidémie de la deuxième vague est étendue à toute l’Europe et qu’il n’est pas responsable du reconfinement nécessaire, devra très vite siffler la fin des polémiques incessantes autour des chiffres : les Français·es s’en nourrissent.

Il n’est plus possible d’entendre dire que ceux de l’Insee sont faux sans plus d’explication objective. Il n’est plus possible de supporter le chantage aux projections – il y aurait eu 400 000 morts en France sans reconfinement dixit le Président – quand aucun exemple européen n’en montre la vraisemblance. Les chiffres, Monsieur le Président. Les vrais, de préférence.

Olivier Magnan

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