Patrick Artus : comment sortir de 40 ans d’austérité salariale

Patrick Artus

Le spécialiste français des politiques monétaires signe un petit ouvrage clé pour comprendre dans quel monde instable s’inscrit une crise du déséquilibre.

Olivier Magnan, rédacteur en chef

Un nouveau livre de Patrick Artus, économiste français spécialiste de politique monétaire, au « civil » directeur de la recherche et des études de Natixis, ne laisse jamais indifférent. Parce que la question qu’il aborde est toujours en prise avec les réalités du moment. Et parce que cet économiste qui n’a jamais cherché à faire école est l’unique composante connue de l’artusianisme ! De quoi rassurer.

Chez Odile Jacob, voici donc une thèse éclairante, une fois de plus, sur la situation des pays de l’OCDE plongés dans la crise sanitaire et ses conséquences. Elle repose sur un constat indiscutable : voilà 40 ans que cette économie dominante dans le monde vit sous le régime de l’austérité salariale. Les salaires bas le restent, les rémunérations évoluent lentement sur fond d’inflation faible et taux d’intérêt encore plus faible. En 40 ans, le salaire réel « corrigé de la hausse des prix » a crû de 23 % quand la productivité du travail par tête a progressé de 49 %, chiffre Artus.

Souvenons-nous : dans les années 1980, les salariés pleins d’avenir achetaient leurs maisons à des taux de plus de 15 %, dans un contexte inflationniste élevé. Le vendeur vous expliquait avec un large sourire que vos augmentations de salaire allaient rendre votre achat très rentable. Et c’était le cas. Quelques années plus tard, votre bien avait accumulé une plus-value qui vous garantissait un achat plus important ou une épargne appréciable. Et un patrimoine à léguer à vos enfants et petits-enfants.

Mais sans même sentir le changement, nous avons vu les taux d’intérêt dégringoler, nous avons renégocié nos emprunts, sans peut-être mesurer à quel point nos salaires, et notamment les plus bas, n’évoluaient plus à la hausse : l’austérité salariale était engagée au nom d’un néolibéralisme à la Friedman qui s’est affirmé « en douceur », presque incognito, depuis Margaret Thatcher au Royaume-Uni (années 1970) jusqu’à la politique allemande d’un Schröder des années 1990, en passant par la dérégulation tous azimuts d’un Ronald Reagan dans la décennie 1980. Nous avons oublié, rappelle Patrick Artus, notre social-démocratie des années 1950-1960.

L’austérité salariale a façonné les politiques monétaires et budgétaires. Sans inflation génératrice des taux d’intérêt très bas (ou l’inverse !), les États ont peu à peu mis en place des politiques expansionnistes, vitales pour équilibrer la stagnation des revenus : il fallait bien compenser par des investissements publics sociaux le pouvoir d’achat perdu. On le voit aujourd’hui : à force de jongler avec les milliards procurés par des banques centrales créatrices de monnaie et pousser l’Union européenne à emprunter sur les marchés à vil prix pour subventionner des États en déficit carabinés ou leur prêter à taux négatifs, l’inflation faible générée par ce néolibéralisme autorise les États à jeter aux orties les principes d’équilibre de Maastricht.

Mais l’austérité salariale aligne aussi son cortège d’inconvénients que liste le spécialiste : concentration d’entreprises, affaiblissement des banques, maintien en survie des entreprises « zombies », inégalités, pauvreté. La montée brutale du chômage augure de réactions, prédit Artus, qui, sur le plan électoral, pourraient tout aussi bien favoriser les partis de gauche que populistes/nationalistes, prometteurs les uns comme les autres d’augmentation du pouvoir d’achat. Dont le risque manifeste sera la rupture de cet équilibre « libéral » porteur de bulles. Toute la démonstration de Patrick Artus consiste à montrer comment sortir de ces quarante années d’austérité salariale avant que les gilets jaunes qu’il ne nomme pas, image du ras-le-bol des bas salaires piégés, ne se réveillent de la psychose de la crise sanitaire avec les remous que l’on connaît.

Pour l’auteur de ce brillant petit opuscule, il s’agira d’en revenir à des salaires corrélés à la productivité, quitte à renouer avec une inflation et des taux d’intérêt à la hausse, sans pour autant risquer le grand plongeon qui verrait des États surendettés devoir affronter des remboursements à taux galopants. « Peut-on échapper à la crise ? » conclut le professeur. Oui, par… la lenteur. Tout comme nous avons vécu une « désinflation » graduelle pendant quarante ans, Artus suggère un autre équilibre, graduel, dans un contexte d’« économie tranquille », où les salaires remonteraient peu à peu, facteur de paix sociale et (il ne l’écrit pas)… du retour des banques à meilleure fortune (on reconnaît là le banquier). Dans la foulée de cette inflation par les coûts salariaux, les taux d’intérêt à leur tour restaurés limiteraient les excès de l’argent « gratuit ». Reste à savoir si le monde accéléré et les chocs des puissants sont en mesure de générer en douceur ce renoncement aux seuls profits et à la rentabilité du seul capital. Au moment même où les produits, alimentaires ou non, connaissent une valse des étiquettes vers le haut qui ne s’avoue pas : les austères du salaire savent très bien que leur chariot alimentaire a pris 20 à 30 % de hausse, bio et production française à la clé (ce que nient farouchement les distributeurs). Pas vraiment le signe d’une « économie tranquille ».

40 ans d’austérité salariale, Patrick Artus, Odile Jacob

Olivier Magnan

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