Le monde d’après

Une occasion inédite de réorienter notre économie financiarisée vers l’économie réelle par les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance ?

Christophe Revelli

Par Christophe Revelli, professeur et directeur du MSc Sustainable Finance à Kedge Business School, école de management française présente sur 4 campus en France (Paris, Bordeaux, Marseille et Toulon), 3 à l’international (2 en Chine à Shanghai et Suzhou, et 1 en Afrique à Dakar) et 3 campus associés (Avignon, Bastia et Bayonne).

La crise sanitaire de la covid-19 se traduira inexorablement par une crise financière, économique et sociale. Mais cette crise aura pour mérite de révéler la robustesse des entreprises et des investissements durables respectant les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (EST) face aux géants boursiers enfermés dans le rendement actionnarial à court terme et déconnectés du bien commun.

Une occasion inédite de comprendre l’urgence de réorienter notre économie financiarisée vers l’économie réelle.

Parce que l’ESG est un gage de résilience aux crises…
Les entreprises performantes sur les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (EST) font partie de celles qui ont le moins chuté en Bourse. Les fonds durables et ISR résistent mieux à un choc de volatilité car les investisseurs considèrent qu’ils sont composés d’entreprises plus robustes. Les politiques d’engagement à long terme et la confiance accordée à ces entreprises au sein des portefeuilles boursiers permettent de mieux résister en temps de crise.

À l’inverse, les entreprises considérées jusqu’à maintenant comme des fleurons boursiers ne résistent pas ou sont très exposées. Apple a perdu 500 milliards de dollars de capitalisation en trois semaines ! Dans le monde, ce sont 30 000 milliards de dollars de capitalisation qui se sont évaporés, dont 1 000 milliards uniquement pour trois des géants de la Tech, Apple, Amazon et Microsoft. Ces entreprises sont donc des colosses aux pieds d’argile parce qu’on se demande finalement ce que leurs produits et leurs stratégies font pour le bien commun. Être entré dans une stratégie purement basée sur le rendement actionnarial fait que ces entreprises sont aujourd’hui contraintes de satisfaire leurs actionnaires à court terme. La seule annonce de résultats en légère baisse ou des chiffres qui ne sont plus dans des standards aussi élevés affolent les investisseurs et démontrent finalement la fragilité d’un modèle de croissance financière infinie.

La conséquence du « tout marché » est que nous n’avons pas aujourd’hui en Europe les moyens financiers et organisationnels de gérer ces crises sociales et sanitaires. Le coronavirus montre que les crises sont systémiques, que l’environnement et le social sont toujours imbriqués. Les politiques publiques et monétaires doivent financer massivement la transition écologique et le bien-être collectif et social, c’est-à-dire l’économie réelle d’aujourd’hui et de demain, plutôt que les politiques de quantitative easing qui nourrissent les spéculateurs et créent les bulles financières.

Il faut donc repartir de l’idée que la finance est juste un outil au service de l’économie réelle, qui sert elle-même l’objectif sociétal, comme le disait l’économiste Karl Polanyi dans sa théorie de l’encastrement.

… Il faut réorienter notre économie financiarisée vers l’économie réelle et le bien commun
In fine, c’est l’ensemble du modèle financier qu’il faut repenser. Il faut surtout casser la logique court-termiste qui domine pour s’intéresser aux entreprises favorisant le bien commun et investir massivement dans celles qui ont pour vocation de changer le monde dans les vingt ou trente prochaines années. La finance durable engage donc de la perspective et de la prospective, une captation de la résilience des entreprises.

L’analyse EST est un excellent moyen de se réapproprier les marchés financiers, car elle permet de parler du long terme. Elle force l’investisseur à mettre son nez dans les entreprises, à connaître les dirigeants et les parties prenantes et à mesurer les impacts de l’entreprise sur son écosystème. Beaucoup d’initiatives d’investisseurs vont dans ce sens. Mais la crise nous montre que l’on est encore loin du compte. Il faut espérer que les acteurs publics et économiques se rendent compte que notre modèle est à bout de souffle. À partir d’une crise sanitaire, il engendre une crise financière, une crise des systèmes de production, une crise sociale et une crise politique avec une défiance de plus en plus grande envers les pouvoirs publics. Il faut sortir de cet état de crise systémique permanente en retrouvant du temps et surtout beaucoup d’humilité dans notre manière de voir le monde et de le maîtriser.

Les cours et la recherche de Christophe Revelli s’inscrivent dans le champ de la finance responsable/durable/verte, de l’approche critique de la théorie financière moderne et de l’impact investing. Il est cofondateur et membre actif du réseau de recherche Post-Crisis Finance Network (PoCFin).

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