La France sur un plateau fragile

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Si le gouvernement estime qu’un reconfinement n’est pas – encore – nécessaire, les scientifiques, la propagation des variants et les galères de la campagne vaccinale, tout pousse vers l’inéluctable.

En France, un an après l’explosion de la pandémie, la période est cruciale. L’exécutif a repoussé l’éventualité d’un troisième confinement et mise sur le couvre-feu, la fermeture des frontières et sa campagne vaccinale. Or malgré une dynamique sanitaire qui positionne la France sur un « plateau », la propagation des variants du virus et les faibles performances de la vaccination dans l’UE inquiètent de plus en plus.

Plus ça va, plus le fossé entre préconisations des scientifiques/épidémiologistes et choix de l’exécutif pour sa politique sanitaire se creuse. Pendant que M. Macron et son gouvernement semblent vouloir tout mettre en œuvre pour éviter un reconfinement, un grand nombre d’expert·es préconisent l’inverse pour éviter une énième vague de contaminations, à la sortie des vacances de février et au gré des variants britannique, sud-africain, brésilien… Pour autant, la dynamique sanitaire française est encore loin d’atteindre les sommets du printemps et de l’automne 2020. Un plateau légèrement ascendant qui s’étire de jour en jour, voilà comment qualifier la situation, à peu près stable quoique fragile (aux alentours de 20 000 nouveaux cas par jour), comme l’admet le Premier ministre Jean Castex. Si les effets des variants, plus contagieux, ne se font pas encore sentir, la part du « britannique » dans les cas positifs pourrait rapidement grimper à 25 % en Île-de-France, selon le réseau Obépine qui analyse les eaux usées. De l’avis de l’épidémiologiste et membre du conseil scientifique le Dr Arnaud Fontanet, le variant britannique pourrait devenir majoritaire autour du 1er mars et provoquer une résurgence fulgurante de l’épidémie. À cet égard, l’un des indicateurs à scruter de plus près serait le nombre d’admissions covid à l’hôpital (785 le dimanche 7 février), qui pourrait grimper en flèche, si le taux de pénétration des variants poursuit sa progression. Comme l’explique la professeure Dominique Costagliola dans les colonnes du Télégramme : « Depuis le début de l’année, on est toujours sur un plateau haut qui monte lentement mais sûrement, de façon inexorable. Les modèles prédisent des explosions qui auraient lieu entre la deuxième quinzaine de février et la première de mars. Si l’on a vraiment un variant (britannique) dominant qui est 50 % plus transmissible, on va avoir des nombres de cas et d’hospitalisations qui seront bien au-dessus de ceux de l’année dernière. »

La vaccination européenne peine à trouver son rythme
Parmi les grandes incertitudes du moment, la bonne marche de la vaccination en France et chez ses voisins de l’UE pose question. Idem pour l’adaptation des vaccins déjà en circulation aux variants. Sur ce point, les premiers résultats sont plutôt optimistes : des tests in vitro menés par des chercheur·ses de l’université du Texas suggèrent que le vaccin de Pfizer conserve la majorité de son efficacité contre les principales mutations des variants anglais et sud-africain. Jusqu’à présent, les autorités sanitaires mondiales ne se sont pas positionnées sur la nécessité d’un nouveau vaccin, adapté aux variants.

Du côté des campagnes vaccinales, après des débuts très laborieux, les pays de l’UE semblent peu à peu trouver leur rythme, grâce notamment à l’introduction du vaccin d’AstraZeneca. Reste que les observations menées par le médecin français Guillaume Zagury et son équipe, qui analysent au quotidien depuis Wuhan en Chine les indicateurs sanitaires, en attestent : les pays européens ont pris du retard. Israël, loin devant, a déjà atteint la « cible immunitaire » fixée par l’Organisation mondiale de la santé (entre 50 % et 60 % de taux de vaccination), le Royaume-Uni suit avec près de 16 %, puis les États-Unis avec 11 % et 35 millions de vacciné·es. La France, loin derrière, n’a jusqu’à présent vacciné que 3 % de sa population (moins de 2 millions). La campagne de l’UE pourrait s’accélérer encore avec la potentielle introduction du vaccin russe Spoutnik V qui impliquerait l’installation d’usines dédiées en Europe. Selon l’équipe du docteur Zagury, tout devrait s’accélérer à partir du moment où les 10 à 20 % de la population prioritaire seront vaccinés. Là réside le véritable enjeu actuel.

Une stratégie européenne en question
Face à ce constat – l’Union européenne gère moins bien sa campagne vaccinale que les États-Unis et le Royaume-Uni –, nous sommes en droit de nous interroger sur le pourquoi. Il apparaît aujourd’hui que les choix politiques et stratégiques ne furent pas les bons en amont et qu’ils provoquent aujourd’hui les dysfonctionnements en termes d’approvisionnement et de disponibilité des doses. L’UE, qui souhaite agir collectivement pour éviter le patriotisme vaccinal, dont la Hongrie ne s’est pas privée, et préserver l’intégrité de son marché unique, a mis en œuvre sa politique commune pour le vaccin : achat en commun des doses, fourniture égalitaire et en fonction des populations, négociations collectives des prix… Si la démarche devait assurer une campagne qui éviterait le chacun pour soi et le poids inégal des États membres, la question se pose aujourd’hui : la France aura-t-elle mieux fait seule ? Et la machine communautaire n’a-t-elle pas trop ralenti l’Europe dans la course au vaccin ?

Car malgré la volonté d’éviter de répéter la fiasco des masques, l’UE fait plus mal que les États-unien·nes, les Britanniques ou encore les Canadien·nes. Et ravive même les tensions commerciales avec Londres, à propos du vaccin AstraZeneca. Si l’Europe a, comme les États-Unis, fait le choix de miser sur les trois types de vaccins développés (vaccin classique, adénovirus et ARN messager), la machine communautaire semble avoir pris du retard et dilué des moyens insuffisants, sans être capable d’ajuster sa politique au gré des publications des résultats des laboratoires. Les États-Unis auront eu le mérite d’investir massivement (2 milliards d’euros) dans le vaccin Moderna alors que celui-ci n’était qu’une maquette, et de concentrer ses moyens grâce à l’action de la Biomedical Advanced Research and Development Authority (BARDA). Aussi, l’UE a donné la priorité au prix des vaccins sur leur disponibilité, doit composer avec les réalités de ses disparités, entre « grands » et « petits » pays, là où les États-Unis et Israël ont foncé. Résultat, l’Europe a payé le vaccin Pfizer/BioNTech 24 % moins cher que les États-Unis et le vaccin AstraZeneca 45 % moins cher, mais vaccine à un rythme deux fois inférieur. Pour autant, tout n’est pas imputable à la responsabilité de l’Union. Les particularismes nationaux sont pour beaucoup dans la lenteur des campagnes vaccinales : le Danemark est le meilleur des pays membres en termes de vaccination grâce à une logistique efficace. En somme, il y a un coût à la coordination, mais également à l’individualisme. L’UE doit s’adapter et s’apprête à le faire, avec la création d’une BARDA européenne.

Adam Belghiti Alaoui

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