Pendant que les multinationales s’échinent à trouver la recette de la neutralité carbone, des pionniers développent des marchés de niche. Promis à un brillant avenir.

Il n’a cessé de le répéter. Début mars, lors de sa tournée européenne, John Kerry, envoyé spécial du président Biden pour le climat, a martelé son slogan. « L’adaptation aux conséquences du réchauffement est une formidable opportunité de business. » Une profession de foi pour le mari de l’héritière des ketchups Heinz.

Le message a-t-il été entendu par les entrepreneurs ? On est tenté de le croire. Pas une journée sans qu’une multinationale n’annonce la décarbonation de ses activités. L’échéance reste généralement fixée au milieu du siècle. La réalité est un peu différente…

30 % de 5 000 patrons se préoccupent du réchauffement…

Une récente étude publiée par Notre affaire à tous (NAT) montre que seul un tiers des 27 multinationales françaises auditées prennent réellement en compte le risque climatique dans leur stratégie. Après avoir interviewé 5 000 patrons du monde entier, PricewaterhouseCooper’s conclut à peu près la même chose. Selon le consultant, 30 % des PDG interrogés s’inquiètent des possibles effets du réchauffement pour leur entreprise. Ils sont à peine moins nombreux (27 %) à ne pas se sentir concernés par le sujet.

En compilant les engagements des multinationales européennes, un autre consultant apporte une grille de lecture tout aussi inquiétante. Si elles ne changent pas de braquet carbonique, les multinationales nous entraînent vers un réchauffement de 2,7 °C d’ici à la fin du siècle, calcule le Carbon Disclosure Project – CDP*.

Parcours du combattant

Climate business = greenwashing ? Ce n’est pas aussi simple. D’abord, parce que réduire à néant ses émissions de gaz à effet de serre (surtout si l’on veut réduire les émissions imputables aux clients, le fameux Scope 3) relève du parcours du combattant. « Les entreprises visent la neutralité carbone sans toujours savoir comment l’atteindre », confirme Claire Tutenuit, déléguée générale d’Entreprises pour l’environnement, une association de multinationales françaises.

Au grand bénéfice des cabinets conseil spécialisés dans la stratégie carbone des entreprises. « Il faut commencer par planifier, calculer l’empreinte carbone, étudier ce qui se fait dans le secteur avant d’élaborer des engagements d’où découlera une stratégie. Ensuite, il faut scénariser la transition, suivre et évaluer sa progression », résume une consultante d’Eco-Act, l’un des leaders de ce marché naissant. Pas simple. A fortiori dans une période de crise.

Pression continue

Pour autant, le mouvement semble irrépressible car la pression politique va s’accentuer. Pour réduire de 55 % les émissions européennes, entre 1990 et 2030, la Commission va renforcer le « marché du carbone » (ETS). L’aviation civile et la marine marchande devront acheter des quotas d’émissions. Déjà partie à l’ETS depuis 2005, l’industrie lourde (acier, aluminium, énergie, verre, ciment) devra augmenter ses provisions de quotas, à des prix toujours plus élevés. En un an, le coût de l’émission d’une tonne de CO2 a doublé en Europe. Cette inflation durera aussi longtemps que les allocations de quotas diminueront. En cours de finalisation, le règlement européen sur la taxonomie donnera aux investisseurs le moyen de distinguer les investissements « bas carbone ». Le fléchage de l’argent a commencé. Depuis le début de l’année, la Commission interdit à la Banque européenne d’investissement de financer des projets consommateurs d’énergies fossiles. De quoi donner un coup d’arrêt à la construction de gazoducs et de centrales électriques à gaz.

Outre-Atlantique, l’administration Biden prévoit de décarboner totalement la production d’électricité d’ici à 2035. Audacieux, si l’on se souvient que charbon, gaz et fioul produisent encore les deux tiers des mégawattheure consommés aux états-Unis. Depuis que le Grand timonier Xi Jinping a fixé pour 2060 l’échéance de la neutralité carbone chinoise, les investissements pro-climat se multiplient. Fin 2020, la Bourse de Shanghai recensait plus de 400 opérations de financements (émissions d’obligations vertes) de décarbonation, pour un total de 247 milliards de yuans (32 milliards d’euros). L’ouverture annoncée, au printemps, du marché du carbone devrait faciliter le grand bond en avant façon Mao du business du carbone dans l’empire du Milieu.

Énormes, les normes

Les normalisateurs ne sont pas en reste. L’Organisation mondiale de la normalisation prépare une norme de neutralité carbone, déjà baptisée ISO 14068. Les recommandations de bon reporting climatique, élaborées par la Task Force on Climate-related Financial Disclosures (TCFD), sont de plus en plus suivies par les multinationales2. Important, car un rapport annuel siglé TCF est l’objet de toutes les attentions de la part de l’investisseur partant pour décarboner son portefeuille.

Quelques pionniers s’activent sur des marchés de niche, appelés à une forte croissance. Depuis le 17 mars, Arcelor Mittal propose de l’acier six fois moins carboné que d’habitude. Produit dans des installations expérimentales qui tournent au charbon d’origine végétale ou qui captent le CO2 à la cheminée, cet X-Carb permet aussi au géant de l’acier de réduire ses émissions classées en Scope 3 : les plus difficiles à maîtriser.

Soutenu par Equinor, Total et Shell, le norvégien Northern Lights propose de collecter le gaz carbonique des industriels situés au bord de la mer du Nord, de le transporter par bateau avant de l’injecter dans d’anciens gisements sous-marins d’hydrocarbures. Avec son programme Porthos, le port de Rotterdam lance une offre concurrente. Depuis trois ans, Shell « compense » (en finançant la plantation de forêts) les émissions de dioxyde de carbone des automobilistes qui font le plein dans ses stations jaunes et rouges.

Aspirateurs à CO2

La compensation sera probablement l’un des business les plus porteurs de la décennie. Le secteur aérien mondial, des centaines de multinationales, des compagnies pétrolières achèteront des crédits volontaires (qui paieront les forestiers ou les restaurateurs de mangrove) pour « compenser » leurs émissions incompressibles. McKinsey estime que la demande pourrait atteindre 8 à 12 milliards de crédits (un crédit vaut une tonne de CO2 ou de gaz à effet de serre – GES) par an à l’horizon de 2030. Le marché pourrait alors peser une cinquantaine de milliards de dollars par an, estime le consultant. Faute de technologie miracle, ce chiffre d’affaires va sans doute quadrupler en 20 ans, pronostiquent les analystes de la banque d’affaires Berenberg.

Technologie miracle ? Ils ne présentent pas comme ça leurs drôles de machines ! Mais l’idée est bien là. Climeworks et Carbon Engineering ont développé des systèmes d’absorption du CO2 atmosphérique. Leurs batteries de ventilateurs géants font passer l’air ambiant sur des filtres aux amines qui captent le gaz carbonique. Lequel sera valorisé (en serriculture, pour la production de boissons gazeuses), injecté dans une structure géologique étanche, voire transformé en carbonates.

Coca-Cola utilise le CO2 produit par le suisse Climeworks pour gazéifier ses eaux minérales Valser. Bien loin des Alpes, Occidental Petroleum et United Airlines investissent des millions dans la construction d’une installation de captage direct de carbone (DAC) comparable. Stripe et Shopify, deux entreprises de commerce électronique consacrent, chacune, un bon million de dollars par an pour développer une technologie comparable. Déjà neutre en carbone, Microsoft veut aussi « récupérer » tout le gaz carbonique émis depuis sa création en 19753. Le groupe créé par Bill Gates devrait prochainement dévoiler son aspirateur à carbone. Gageons qu’il saura en faire un bon usage… commercial.

Valéry Laramée de Tannenberg

1Organisme « de bienfaisance » à but non lucratif qui gère le système mondial d’information de telle sorte qu’investisseurs, entreprises, villes, États et régions gèrent leurs impacts environnementaux. L’économie mondiale considère le CDP comme l’étalon-or de l’information environnementale.

2La Task Force on Climate-related Financial Disclosures a été mise en place, en 2015, par le conseil de stabilité financière des pays du G20 pour normaliser la partie climatique de l’information extra-financière des entreprises.

3 https://blogs.microsoft.com/on-the-issues/2020/07/21/carbon-negative-transform-to-net-zero/

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