Créances atypiques en affacturage

Le factor doit supporter un risque de litige potentiel entre les deux parties jusqu’à la fin de chantier, ce qui peut être long et pesant…
Le factor doit supporter un risque de litige potentiel entre les deux parties jusqu’à la fin de chantier, ce qui peut être long et pesant…

Excursions en Terra Incognita

Les affactureurs traditionnels ont le vent en poupe. Mais pour résister à la concurrence des fintechs, ils étendent leurs offres dédiées aux PME dans les créances commerciales « atypiques ».

En France, 25% des dépôts de bilan sont attribués à la défaillance d’un client. Un chiffre d’autant plus impressionnant qu’il concerne toutes les entreprises. Même en bonne santé, une TPE-PME n’est pas à l’abri de l’effet domino caractérisé par des faillites en cascade. Face au risque d’impayé, les entreprises se tournent de plus en plus vers l’affacturage, cette technique qui consiste à se faire payer immédiatement une facture en la cédant à un « factor » (qui se chargera ensuite de se faire régler la facture en question). Selon l’Association des sociétés financières (ASF), le marché de l’affacturage a progressé de 8% en 2016 et les perspectives de développement sont très importantes. D’une part, le nombre d’entreprises recourant à l’affacturage est encore relativement faible (50000). D’autre part, l’affacturage s’adresse à tous types d’entreprises : TPE, PME et très grandes entreprises. « Le produit est désormais reconnu à part entière et les factors français comprennent des leaders européens susceptibles de tirer encore l’activité. En effet l’activité à l’international se développe aussi fortement. Elle représente près du tiers de l’activité globale et a enregistré en 2016 une progression de plus de 17% », indique Palle Guillabert, délégué général de l’ASF. Un point de vue partagé par Eugénie Aurange, directrice du développement des marchés et de la communication au sein de Crédit Agricole Leasing & Factoring.

Une dynamique qui ne faiblit pas

Selon elle, le marché de l’affacturage reste très dynamique en France. Il est notamment porté par les opérations de taille significative et l’export, mais aussi par la clientèle des professionnels et PME qui y a de plus en plus recours. « En 2017, la croissance semble vouloir se maintenir. Les besoins de trésorerie et de couverture contre les impayés restent importants en France. L’amélioration de la conjoncture économique et le contexte de taux bas soutiennent aussi le marché », explique la professionnelle. Sur le premier trimestre 2017, on constate même une accélération de la croissance de l’affacturage : celle-ci est en hausse de 8,4% par rapport à la même période de l’année précédente, après une hausse de 3,4% au quatrième trimestre 2016, révèle l’ASF. Et les PME, autrefois méfiantes vis-à-vis de ce mode de financement alternatif, sont de plus en plus demandeuses. « Selon le rapport de l’ACPR publié en octobre 2016, le nombre de dossiers traités par les factors reste concentré sur une clientèle de PME et TPE qui, jusqu’à 15 millions de chiffre d’affaires, représentent 90% du nombre total de dossiers de l’exercice. Les factors français sont de surcroît les seuls en Europe à avoir une offre dédiée aux TPE. Ils ont créé à cet effet un glossaire harmonisant les terminologies employées ainsi qu’un récapitulatif annuel des frais. Cet effort de pédagogie vise à rendre le produit plus facile à comprendre pour les chefs d’entreprise. Certains factors ont des offres de forfait tout compris », relate Palle Guillabert. Une dynamique soutenue qui suscite de nombreuses convoitises. Face aux factors traditionnels, plusieurs fintechs spécialisées dans le rachat de créances cherchent à tirer leur épingle du jeu. Finexkap par exemple, a affiché une croissance de 20% de son chiffre d’affaires l’an dernier.

L’essor de l’affacturage intermédiaire

Pour garder leur place de leader dans un environnement de plus en plus concurrentiel, les factors jouent la carte des prix, mais pas seulement. Ils cherchent également à se positionner sur des marchés autrefois ignorés car trop risqués. Il y a quelques années encore, de nombreuses sociétés, principalement dans les secteurs du BTP et de l’informatique, n’avaient ainsi pas accès à l’affacturage à cause du caractère « atypique » de leurs créances. Une facture est considérée comme atypique lorsqu’elle n’est pas « certaine, liquide et exigible  ». C’est notamment le cas lorsqu’il s’agit d’acomptes, de bons de commande et de situations de travaux. Dans le secteur informatique, les factures liées au déploiement, à la maintenance et à l’assistance d’un logiciel ou d’un système d’information sont aussi atypiques car elles portent sur des prestations qui seront réalisées après l’établissement d’un contrat. Si les factors étaient aussi réticents à prendre en charge ces créances, c’est parce que leur risque de non-recouvrement est plus élevé que celui des factures « classiques ». Comme le client paie sa dette en plusieurs tranches au fur et à mesure de l’avancement des travaux, le factor doit supporter un risque de litige potentiel entre les deux parties jusqu’à la fin de chantier pouvant s’étaler sur plus d’un an. En cas de litige, les factors doivent généralement engager une procédure de recouvrement qui se révèle souvent délicate. Les facturations intermédiaires telles que les situations de travaux sont en effet considérées comme des paiements anticipés, le rejet de la facture finale par un client peut entraîner la nullité des versements déjà effectués. L’entreprise peut alors se voir obligée de rembourser ces dernières ! « C’est un secteur qui traditionnellement est difficile à pénétrer par les factors en raison des litiges qui peuvent être rencontrés au cours de la réalisation des travaux, objets de facturations intermédiaires. Pour pallier ces difficultés, nous avons proposé la constitution, via Bpifrance, de fonds de garantie ad hoc permettant aux factors d’intervenir dans ce secteur davantage sujet à difficultés. Nous restons bien entendu favorables à tout développement d’activité pour l’affacturage », explique Palle Guillabert, délégué général de l’ASF.

Les factors à la manœuvre

Ainsi, les nouvelles offres Cadencio de Crédit Agricole Leasing & Factoring et Pro Situ de Natixis Factor permettent de financer les factures intermédiaires, qui correspondent à des prestations en cours de réalisation, émises entre autres par les entreprises du BTP. « Crédit Agricole Leasing & Factoring a lancé l’offre Cadencio en juillet 2016 pour répondre à une demande forte des PME des secteurs du BTP (marchés publics comme privés), de l’informatique et de la fabrication industrielle, clientes des Caisses régionales du Crédit Agricole », confirme Eugénie Aurange. « Travaillant sur des prestations longues, complexes et coûteuses, ces entreprises sont confrontées à de forts besoins de liquidité et à des contraintes de délais de paiement. Cadencio leur permet de bénéficier d’un apport de trésorerie immédiat en cédant des factures relatives à des prestations en cours de réalisation : factures intermédiaires ou situations de travaux. Elles peuvent ainsi financer leur cycle d’exploitation sans avoir à attendre le paiement de leur donneur d’ordres ou client », détaille-t-elle. L’enjeu est d’importance confirme Sébastien Ferdinand, directeur des relations clientèle Corporate chez BNP Paribas Factor France. « Dans le BTP, l’entreprise n’est payée qu’après le feu vert des donneurs d’ordre du projet, ce qui peut prendre beaucoup de temps et conduire au dépôt de bilan ». L’Observatoire des délais de paiement, dans son dernier rapport daté de mars 2016, note que 80% des petites entreprises du bâtiment souffrent de retards de paiement. En cédant une partie de ses créances à BNP Paribas Factor grâce à un forfait d’affacturage spécifique aux situations, la société CGMI, spécialisée dans la maintenance des équipements des patrimoines immobiliers des bailleurs sociaux, a considérablement allégé la pression financière qui pesait sur son groupe. « Prestataire de services, nos principales dépenses sont les salaires que nous versons chaque mois, et les charges sociales payées mensuellement. En revanche, nous facturons nos clients chaque trimestre voire chaque semestre. Sachant que nous sommes payés à 60 jours, l’écart entre les sorties et les entrées peut dépasser largement les 120 jours. Dès lors, le service d’affacturage proposé par BNP Paribas Factor nous est fort utile puisqu’il contribue à nous permettre d’honorer, chaque mois, les salaires de nos employés. C’est un véritable outil financier stratégique et un accompagnement de notre développement. Nous cédons désormais 50% de nos facturations. Nous pouvons donc maintenant dégager de la trésorerie en moins de 24 heures, alors que nous devions parfois attendre jusqu’à six mois pour être payés par nos clients auparavant », indique Béatrice Le Camus, responsable administrative et financière du groupe. Le forfait proposé comprend le financement, la relance et le recouvrement de vos factures ainsi qu’une garantie contre les impayés. Le coût est le même que celui de l’affacturage classique chez BNP Paribas Factor.

Un coût largement supportable

Dégressive en fonction du chiffre d’affaires cédé, la tarification de Cadencio de Crédit Agricole Leasing & Factoring est similaire à celle de l’affacturage classique. « Seule la commission d’affacturage est adaptée, compte tenu de la particularité de la facturation intermédiaire : les factures cédées correspondant à des prestations en cours de réalisation, elles sont potentiellement plus risquées (en cas de non achèvement des travaux par exemple) et nécessitent des processus de gestion spécifiques », indique Eugénie Aurange. Les commissions prélevées peuvent quant à elles être entre 10 et 20% plus élevées que pour de l’affacturage classique, selon plusieurs spécialistes. Pour Béatrice Le Camus, le jeu en vaut largement la chandelle. « Certes, le service d’affacturage a un coût, mais il est largement supportable eu égard à sa simplicité et aux services qu’il nous offre. Le factor s’occupe de tout, y compris du recouvrement en cas de retard de paiement. Il nous fait donc gagner un temps précieux, ce qui nous permet de focaliser notre attention sur notre activité et nos clients. »

Pierre-Jean Lepagnot

Répondre

Saisissez votre commentaire
Saisissez votre nom ici