L’herbe est-elle plus verte ailleurs ? Ils sont au moins 150 000 entrepreneurs français à répondre oui. Mais avant d’oser, mieux vaut s’arrêter sur l’arsenal pratique à emporter dans ses valises.

« Quels sont vos dispositifs d’aide aux entrepreneurs étrangers ? Mais répondez ! Les Français ont le droit de savoir !»
« Quels sont vos dispositifs d’aide aux entrepreneurs étrangers ?
Mais répondez ! Les Français ont le droit de savoir !»

C’est généralement lors d’un séjour à l’étranger que tout commence, si l’on en croit le baromètre publié en décembre 2014 par CCI France International et la CCI Paris Ile-de-France (disponible sur ccifrance-international.org). Une opportunité professionnelle décelée à l’occasion d’une mission, lors de vacances en famille, ou soufflée par un résident du pays en question. Il suffit ensuite d’ajouter l’envie de voyager, le goût pour l’aventure, et voilà comment près de 150000 chefs d’entreprise français se retrouvent expatriés. Dans 55% des cas, ces structures domiciliées loin de l’Hexagone sont des sociétés de services. Mais des success stories essaiment dans tous les pans de l’économie. Régis et Ghislaine Dubrule, créateurs de Tok & Stok en Amérique latine, ont bâti localement un véritable Ikea brésilien. Le fondateur des boulangeries Le Fournil au Chili, Jérôme Reynes, emploie désormais 330 personnes. Et que dire de Jacques Branellec, créateur d’entreprise aux Philippines, dont la structure Jewelmer est tout bonnement devenue le troisième producteur au monde de perles de culture ? A l’image de leurs dirigeants, ces entreprises ont elles-mêmes une nette tendance à lever les yeux au-delà des frontières : 55% d’entre elles exportent, 56% importent.

 

Des succès internationaux qui font des émules

Au sommet de la gloire, il y a les « entreprises globales ». Tellement propulsées dans la stratosphère de la réussite qu’elles en perdent leur nationalité. Comme le moteur de recherche de voyages Mobissimo, fondé par Béatrice Tarka et disponible dans de nombreux pays. Ces projets nés sans frontière nécessitent d’intégrer dès leur création les contraintes et opportunités de la mondialisation. Les TIC, les biotechnologies, les innovations vertes voient fleurir chaque année des idées lumineuses qui rayonnent par-dessus les océans.

Toutes les structures montées à l’étranger ne croulent bien sûr pas sous une pluie immédiate et permanente de devises, mais le succès est fréquemment au rendez-vous. En témoigne l’augmentation des effectifs : dans une étude menée par CCI France International et la CCI Ile-de-France en 2014, on constate que 63% des dirigeants au sein de cette population envisagent d’embaucher dans un délai inférieur à un an. De nombreuses petites structures complètent ce panorama d’entreprises à l’étranger : 40% d’entre elles comptent moins de 30 salariés. Le signe d’émigrations récentes ? Pour Alexis de Saint-Albin, directeur du développement international chez Humanis, groupe spécialisé dans la protection sociale des Français de l’étranger, la tendance ne fait aucun doute : « On remarque une augmentation importante de la demande depuis quelques années de la part de chefs d’entreprise français qui se lancent dans l’entrepreneuriat à l’international. » Par ailleurs, la population expatriée tend à rajeunir. La Caisse des Français de l’Etranger (CFE) constate que sur les cinq dernières années, la progression des moins de 30 ans est de 25%, contre 16,2% tous âges confondus.

L’Asie-Océanie est la première grande région du monde à accueillir les dirigeants français. Toujours selon l’étude citée précédemment, les sondés sont d’ailleurs plus de 48% regroupés dans cette partie du globe. En tête des destinations qui suscitent les convoitises figure Singapour. Une nouvelle fois, en 2014, la petite cité-Etat caracole en tête du classement Doing Business de la Banque mondiale qui répertorie les pays où l’environnement des affaires est le plus attractif. La CFE note une augmentation spectaculaire de 63% de ses adhérents sur place depuis cinq ans. 10500 Français y sont présents actuellement, alors qu’ils étaient 3500 en 2005. Plus de 600 entreprises hexagonales ont choisi cet eldorado. Dominique Brunin, délégué général de CCI France International, remarque que « le Canada et l’Australie s’illustrent aussi par une forte attractivité. Les périodes d’alternance entre vacances et travail contribuent à donner des idées sur place ». Avec l’Argentine, la Corée du sud, le Japon, la Nouvelle Zélande, Hong-Kong, la Russie et bientôt le Brésil, ces deux pays sont signataires de l’accord PVT (Programme-Vacances-Travail) par le biais duquel ils accueillent des Français pour des séjours de long terme. Des tranches de vie à l’étranger souvent synonymes de rampe de lancement pour un projet professionnel.

 

Des attractivités à dénicher

L’Europe est la deuxième destination majeure. 24,3% des entreprises lancées par des dirigeants français hors de l’Hexagone restent sur le Vieux Continent qui représente souvent un compromis intéressant entre stabilité et opportunité économique. Et les territoires n’hésitent pas à dérouler le tapis rouge pour faire venir les créateurs. L’Allemagne peut-elle être faite pour les entrepreneurs français en quête d’expatriation ? En tout cas, elle ne manque pas de déployer son lot d’armes de séduction massive. La banque publique d’outre-Rhin KfW octroie aux sociétés en création jusqu’à 150000 euros de prêt, avec un différé de remboursement sur dix ans. Un avantage auquel s’ajoutent des faveurs fiscales propres à certaines régions. L’Italie présente elle aussi de sulfureux attributs, comme dans la zone franche de Trieste, le Mezzogiorno, où pleuvent des subventions et aides à l’innovation pouvant atteindre 50% des coûts totaux de R&D. Et que dire de la Belgique, plus particulièrement de la Flandre, où une pluie d’euros attend les jeunes structures qui s’installent dans les zones industrielles établies ou qui œuvrent dans le secteur des biotechnologies ?

L’Union européenne regorge de terres qui prennent la pose pour charmer investisseurs et créateurs. En conséquence, ces derniers ne savent plus où donner de la tête. « L’idéal serait tout de même un guichet unique dressant un panorama lisible de tous les dispositifs d’aide existant au-delà de nos frontières », se disaient encore récemment nombre de dirigeants. Ils en ont rêvé, la Commission européenne l’a fait. Elle a mis en place le réseau EEN (Enterprise Europe Network), destiné à répondre à toutes les interrogations des entreprises en matière de dispositifs d’aide en vigueur sur tel ou tel territoire européen, ainsi qu’en termes de solutions disponibles pour se développer et innover. « Grâce à des centaines d’organisations locales (agences de développement, CCI, centres universitaires…) qui composent ce réseau, une société peut immédiatement être orientée vers des collaborateurs aptes à lui venir en aide. Avec une actualisation informatique permanente, une structure connaît ainsi toutes les compétences et spécialisations de ses semblables », explique Typhaine Beaupérin-Holvoet, conseillère politique de l’association Eurochambres qui fédère les Chambres de commerce européennes.

Cette offre vise à intéresser toutes les entreprises, quels que soient les secteurs, bien au-delà des limites de l’Union. Le maillage du réseau s’étend sur 40 pays du Vieux Continent. Les PME sont plus particulièrement concernées car « elles sont assez souvent mal informées sur les possibilités qui s’offrent à elles », regrette Typhaine Beaupérin-Holvoet. Plus de 90% des dirigeants d’entreprise français à l’étranger déclarent n’avoir touché aucune aide publique, alors même que celle-ci est pléthorique, ce qui atteste de la méconnaissance des soutiens à disposition. Plus d’un millier d’événements susceptibles d’intéresser les PME sont organisés par les partenaires d’Enterprise Europe Network chaque année. Les politiques d’innovation, de développement de filières d’avenir, les financements des projets d’entreprises figurent parmi les thématiques récurrentes abordées à ces occasions. Là encore, cette plateforme sert de passerelle vers ces rendez-vous.

 

Derrière l’environnement favorable, le défi

En Nouvelle-Zélande, le temps moyen de création d’une start-up est de un jour. L’opération coûte 109 dollars. A Singapour, aux Etats-Unis, monter sa structure prend moins d’une semaine. Là aussi, les dépenses en termes de procédures de création n’ont rien d’excessif : quelque 300 euros suffisent. La facilité et la souplesse relatives au climat des affaires est bien sûr un élément important dans une telle démarche et influencent les décisions. Mais elles ne constituent pas l’essentiel. Les chefs d’entreprise à l’étranger ne sont que 28% à mettre en avant ce critère comme la motivation principale de leur expérience. Mettre sur pied son projet de société peut s’avérer plus complexe qu’il n’y paraît. Malgré leur attractivité, « dans certains pays, il est impératif d’avoir un partenaire local. Et là, trouver le bon interlocuteur est parfois difficile », constate Dominique Brunin.

Le vaste réseau des Chambres de commerce françaises implantées à l’étranger, qui s’étend à 82 pays, fait figure d’appui incontournable. CCI France International oriente les sociétés vers les interlocuteurs idoines en fonction du stade de maturité du projet, du type de structure. « S’agit-il d’une logique purement entrepreneuriale ? Le développement s’appuie-t-il sur des entités déjà existantes ? A chaque situation sa réponse », explique Dominique Brunin. Dans chacun des 82 Etats, les Chambres mettent à profit le savoir-faire d’experts-comptables, de fiscalistes, d’avocats, de notaires, pour limiter les risques, veiller à la mise en place rigoureuse de bonnes pratiques. « La connaissance de la loi est bien sûr un élément central. Il est bien naturel et compréhensible que chaque entrepreneur ne connaisse pas en détail les subtilités et rouages dans ce domaine », poursuit-il. Des éléments complémentaires précieux sont apportés par les Missions économiques installées dans plus de 100 pays. Elles se chargent de la collecte, de l’analyse des informations de marché, et publient des notes conjoncturelles et sectorielles disponibles auprès d’Ubifrance. Elles ont aussi vocation à accompagner les acteurs de l’étranger dans certaines démarches.

Le Maroc fait partie des pays où les opportunités d’affaire ouvrent les bras aux entrepreneurs français en quête d’exotisme. Avec une croissance moyenne de 5% depuis près de 20 ans, l’économie locale s’est diversifiée dans une multitude de secteurs, de l’aéronautique à l’électronique en passant par l’agroalimentaire ou encore l’automobile, avec l’implantation de Renault en 2011. La compétitivité des coûts fait tourner la tête de certains dirigeants : un ingénieur est trois fois moins onéreux qu’un homologue en France. Mais au-delà du potentiel de marché, un important travail de conseil et d’accompagnement a été mis sur pied. Faiza Hachkar, responsable du bureau France de la Chambre française de commerce et d’industrie du Maroc, est bien consciente du caractère crucial de ce volet. « Nous avons quatre grandes missions : la mise à disposition d’informations juridiques, fiscales, économiques, la formation, le développement des entreprises et leur implantation. Concrètement, nous aidons à élaborer les business plan, à la recherche de locaux, de terrains, apportons un soutien aux recrutements. Autant de points très utiles pour de nouveaux arrivants », explique-t-elle. Besoin de trouver des débouchés au Maroc, d’être orienté vers de l’événementiel adapté à votre activité, vers des partenaires potentiels ? Là encore, la Chambre répond présente. Certains pays en particulier sont connus pour être des territoires de réseaux. « Le Maroc en fait clairement partie », indique Faiza Hachkar. Les accompagnements de ce type sont alors d’autant plus indispensables. Au cours des dernières années, les entreprises adhérentes de la Chambre sont passées de 3500 à 4000, témoignant de la précieuse main tendue vers la sphère privée locale. Dans la plupart des pays, CCI France International s’appuie par ailleurs sur le réseau des Conseillers du commerce extérieur (CCE), connus comme des relais importants pour les entrepreneurs.

La domiciliation est une autre épreuve délicate. Il s’agit de trouver un lieu stratégique, à proximité des partenaires, fournisseurs, acteurs d’intérêt, et si possible sans loyer exorbitant. Les réseaux de soutien deviennent là encore une aide synonyme de gain de temps et d’efficacité. Lors de son implantation au Japon, la société A2Mac1 s’est tournée vers une domiciliation en centre d’affaires proposée par la Chambre de commerce et d’industrie française du Japon (CCIFJ). « L’échange avec les autres domiciliés du centre est un élément important. Ils ont souvent les mêmes problématiques de travail, ce qui permet de partager facilement les expériences quant au marché nippon, au traitement des clients et aux complexités administratives », témoigne Benoît Castet, récemment installé au sein de A2Mac1.

 

Des réflexes à éviter

Se lancer dans une aventure à l’étranger, c’est parfois partir la fleur au fusil, du soleil plein la tête, et de la négligence plein son projet. Si vous connaissez très mal la législation locale, n’avez qu’une idée vague des coûts globaux, et comptez étudier la question des difficultés sectorielles sur le tas, c’est qu’il est urgent de changer de posture. Les spécialistes de l’accompagnement à l’installation mettent en garde sur les éléments à régler absolument avant le départ définitif de France.

Les plus sérieux et rigoureux n’échappent pas non plus à certains écueils. Bon nombre de pays imposent aux créateurs d’entreprise étrangers de s’associer avec un investisseur local. Dans sa documentation « Entreprendre à l’étranger », CCI France International estime que le risque de tomber sur un associé douteux peut être élevé. La plus grande vigilance est recommandée, notamment sur le fait de « s’entendre précisément sur les objectifs de moyen, long et court terme ». Faiza Hachkar indique par ailleurs que, si la francophonie et la proximité culturelle sont des atouts, ces derniers peuvent aussi être sources de négligences : « On a parfois tendance à croire que le fonctionnement au Maroc est le même qu’en France. Pas du tout. C’est un pays en développement. Les réflexes sont différents, tout comme la compréhension des choses. C’est une culture musulmane, africaine, ce qui implique des codes propres. Il faut faire preuve de patience. Les hommes d’affaires marocains ne s’engagent pas rapidement. Plusieurs rencontres entre les parties prenantes d’un même contrat sont nécessaires avant de conclure. Il faut donc accepter de donner beaucoup de son temps. »

Article réalisé par Mathieu Neu

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