Alors que le chômage des jeunes dépasse 20%, le gouvernement veut inciter les étudiants à créer leur boîte dès les bancs de l’école. C’est le sens du statut d’étudiant-entrepreneur, en place depuis quelques semaines.

- Mark ? - Présent ! - Sergey ? - Présent ! - Larry ? - Présent !
– Mark ? – Présent ! – Sergey ? – Présent ! – Larry ? – Présent !

Mark Zuckerberg a créé Facebook sur les bancs d’Harvard, la célèbre Université du Nord-Est des Etats-Unis. Sergueï Brin et Larry Page se sont rencontrés sur les bancs de Stanford, où ils ont lancé Google. Malgré le Social Network de David Fincher, la figure américaine de l’étudiant-entrepreneur n’a pas encore traversé l’Atlantique. Selon l’Agence pour la création d’entreprise (APCE), 10% des étudiants américains qui en ont l’envie franchissent le pas de la création d’entreprise, contre seulement 3% des 600000 étudiants français qui aimeraient se lancer. Alors que le chômage des jeunes dépasse 20%, le gouvernement veut inciter les étudiants à créer leur emploi plutôt que de s’épuiser à en chercher un. Ainsi, fin 2013, il a mis en place les Pôles étudiants pour l’innovation, le transfert et l’entrepreneuriat (PEPITEs), des socles sur lesquels le statut national étudiant-entrepreneur, officialisé fin septembre, doit s’ancrer pour permettre à la nouvelle génération de créer sans crainte… et sans attendre.

« Les gens de ma génération ont été élevés dans une culture du salariat. Des freins culturels et personnels faisaient de l’échec un impossible. La contrainte du marché a donné à la nouvelle génération un état d’esprit différent : elle ose entreprendre, et entreprendre autrement. » Odette Baldaïa, quadra, livre un avis tranché sur ses camarades de promo. Cette future consultante en risque psycho-sociaux, inscrite au Pôle Entrepreneuriat Étudiant de Lorraine, pointe l’un des facteurs les plus précieux qui pourrait faire éclore les « Mark Zuckerberg, Larry Page ou Steve Jobs » made in France, nouvelle rengaine de nos politiques. On n’y est pas encore, mais on paierait pour voir. Geneviève Fioraso, la secrétaire d’Etat à l’Enseignement supérieur et à la Recherche, a fixé l’objectif en septembre dernier : « 20000 jeunes créeront ou reprendront une entreprise d’ici 2017 ».

 

Sportifs de haut niveau…

Reste à mettre du contenu dans ce cadre administratif. « Etant fonctionnaire, mon contrat de travail est de 40 ans, alors je dois montrer que nous sommes actifs !, sourit Jean-Pierre Boissin, désigné « Monsieur statut étudiant-entrepreneur » en tant que coordinateur national. Celui qui est aussi le président de l’Académie de l’Entrepreneuriat et de l’Innovation, qui a forgé son expérience comme professeur à l’IAE Grenoble, se félicite de voir « un État acteur qui s’investit. C’est un message fort aux étudiants, aux chefs d’entreprise et aux parents. L’idée centrale est de donner des avantages, d’offrir des équivalences pour les jeunes créateurs. Une sorte de statut de sportif de haut niveau adapté à l’entrepreneuriat. On ne protège pas du risque, mais on les aide dans leur formation et on les accompagne. » En pratique, l’Etat a mis en place en 2013 29 PEPITEs, soit un par académie. Fin 2014, les comités de sélection de 20 de ces

PEPITEs ont auditionné plus de 500 candidats au Diplôme d’étudiant entrepreneur (D2E), afin de mesurer leur motivation, leur ambition et le réalisme de leur projet. En complément de leur formation principale, les candidats retenus bénéficieront d’aménagements de cursus et d’une modulation de leurs horaires. Ils pourront consacrer la durée de leur stage de fin d’études à peaufiner leur projet et auront accès à des espaces de co-working. En outre, ils bénéficieront de la prolongation des avantages liés au statut étudiant en termes de couverture sociale, de tarifs préférentiels dans les transports… « 400 statuts ont été accordés en quelques semaines, ça va vite, n’en déplaise aux sceptiques, analyse Jean-Pierre Boissin. Faisons la démonstration de la demande ! Et appliquons à nous–mêmes ce que l’on demande à ces jeunes : oser ! Il faut que les universités soient intelligentes et aillent dans le sens de lieux inter-établissements. Ayons une vision large de l’acte entrepreneurial. En souhaitant que la réussite fasse effet de levier. » Quelques voix se sont déjà élevées, comme celle des « Moineaux », contre l’insuffisance du statut. Ce collectif de jeunes entrepreneurs a alerté notamment sur la prise en compte des crédits ECTS (les successeurs des unités de valeurs, ou UV), réclamé l’exonération des charges sociales la première année, la prolongation des prêts étudiants afin de se verser un salaire sans attendre plusieurs mois et insisté sur la clarification du cumul des cotisations sécurité sociale étudiante / caisse de prévoyance  / URSSAF. Reste que les PEPITEs sont bel et bien au travail. Pour certains, le learning by doing y est même déjà engagé depuis plusieurs années sous d’autres entités.

Favoriser l’intrapreneuriat

Sylvie Sammut dirige le PEPITE du Languedoc-Roussillon depuis trois ans : « Nous avons mis en place un D2E depuis ce mois de janvier après un recrutement le 5 décembre, explique cet enseignant-chercheur spécialiste de l’entrepreneuriat à Montpellier 1. Les étudiants sont inscrits dans l’un des neuf établissements partenaires : Montpellier 1 et 2 (qui viennent d’ailleurs de fusionner, NDLR) Montpellier 3, les Universités de Nîmes et Perpignan, ainsi que quatre écoles : les Mines d’Alès, Montpellier Business School, l’École Supérieure de Chimie et Montpellier Sup Agro. 29 étudiants suivront la première session. Nous avons choisi de ne pas concurrencer l’offre de cours existante, mais plutôt de miser sur un accompagnement au cas par cas, au plus près des étudiants. » Ils bénéficieront ici notamment de la qualité du Business and Innovation Center, pionnier des incubateurs technologiques en France et en Europe, qui figure au 4e rang mondial du genre* ainsi que du Laboratoire d’Excellence d’Entreprendre (Labex de Montpellier). « L’étudiant consacre le plus de temps possible à son projet tout en menant des études en parallèle, poursuit Sylvie Sammut. Cela signifie qu’il faut aussi convaincre qu’il n’a pas à chercher un stage. Et ce n’est pas forcément facile, d’autant que le D2E est transversal, puisqu’il s’adresse aux premières années de licence jusqu’aux doctorants. » Des étudiants chouchoutés pour qu’ils se lancent, et apprennent, quelle que soit l’issue. « J’invite les entreprises à contribuer au développement de cette idée nouvelle sur l’entrepreneuriat. En participant à des tables rondes, en témoignant, en tant que chef d’entreprise, sur les différentes étapes d’un parcours, mais aussi, soyons clairs, financièrement. Parce que je suis convaincue que, si le retour sur investissement n’est pas immédiat, plus nous aurons d’étudiants entrepreneurs, plus nous aurons des jeunes ouverts et concernés par l’entreprise. Financer les pôles, c’est aussi participer à la formation de ses futurs salariés et favoriser l’intrapreneuriat », explique cette directrice qui a su aller chercher des fonds européens pour mettre sur pieds son équipe avant la mise en place officielle des PEPITEs.

 

Repenser l’échec

700 kilomètres plus au nord, les 55000 étudiants de l’Université de Lorraine répartis à Nancy et Metz bénéficient aussi d’un pôle très engagé. Titulaire de la chaire Entreprendre, Christophe Schmitt est acquis à la cause depuis plus de quinze ans. Auteur notamment de Réussir sa création d’entreprise sans business plan (Editions Eyrolles, 2012), il a accueilli sa première promo sur le campus avec une vraie satisfaction : « Le travail des PEPITEs et celui mené sur le territoire sous d’autres formes avant leur mise en place trouvent un outil avec ce statut et ce diplôme qui, je le crois, va créer un engouement. Pourquoi ? Parce que cela répond d’abord à la problématique de l’inexpérience, celle qu’un recruteur souligne sur un CV, la même qui rend frileuses les banques pour financer un premier projet. Ça ne change pas les projets des jeunes créateurs que je vois, mais cela leur confère un label, donc une légitimité. Eux créent leur réseau et leur écosystème pour l’avenir. » Sans compter qu’il y a peut-être dans tout cela le levier et les acteurs de la réconciliation entre le monde de l’entreprise et celui de l’université… « Deux mondes qui ne se fréquentent pas assez alors qu’ils ont besoin l’un de l’autre, acquiesce Christophe Schmitt dont l’expérience a contribué à l’élaboration du statut. Cela permet d’aller bien au-delà des stages. Avoir un mentor, être en confiance, c’est fondamental. » À 22 ans, Paul-Etienne Richard travaille depuis plus d’un an sur Elqui, une application mobile de partage de fichiers et de connexion entre ordinateurs proches sans Internet. Avec ​Thibault Friedrich, étudiant ingénieur comme lui à l’Ensimag Grenoble, il lancera sa SAS dans quelques semaines à l’occasion de la mise sur le marché de la 2e version de l’appli. « Tout juste diplômés, nous nous sommes inscrits pour un D2E à l’IAE. Nous aurions lancé notre start-up sans ce statut, mais c’est l’assurance d’avoir une couverture sociale sans avoir à s’inscrire dans une formation fantôme. Le bénéfice pour nous, c’est aussi de pouvoir rencontrer des étudiants qui ont aussi un projet. » L’espace de co-working est-il déterminant pour cette génération nomade ? « Il est disponible, mais nous ne l’utilisons pas puisque nous avons déjà nos locaux dans un incubateur. Nous ne suivons pas de cours non plus. En revanche, les rencontres avec d’autres étudiants qui ont leurs problématiques et leurs solutions ont été vraiment très enrichissantes, comme le fait d’avoir deux coachs (un enseignant et un dirigeant, NDLR). Et puis je crois que cette expérience fait tomber des barrières : monter une boîte quand on est jeune, cela paraît énorme, presque impossible à beaucoup d’entre nous. Là, nous ne nous sentons pas seuls. Sincèrement, je pense que cela va pousser de nombreux jeunes à franchir le pas. » Odette Baldaïa, inscrite en Master en valorisation RH et risques psycho-sociaux à Metz, a entamé 2015 par une première sous-traitance pour un organisme de formation. Elle revendique aussi l’apport simple mais efficace de sa formation : « Ce statut n’est que le prolongement de l’accompagnement du PEEL. Je me suis confrontée à la réalité du terrain. J’ai aussi compris comment contourner mes besoins financiers. Trouver 3000 euros pour son fonds de roulement et les dépenses courantes, ce n’est pas énorme, mais quand on ne les a pas… Surtout, j’ai appris à me confronter, à oser, à créer le réseau, à analyser concurrents et prescripteurs, à faire face au risque, et expérimenté qu’il y avait une notion d’endurance dans le projet. » De quoi faire aussi évoluer les représentations de l’échec pour ceux qui descendront du train en cours de route.

 

Deux ans pour convaincre

Principalement issus d’écoles de commerce ou d’ingénieurs, les projets de ces aspirants-Zuckerberg tournent en grande partie autour des outils numériques et des applications pour smartphones. Peut-être en raison du faible apport capitalistique nécessaire, mais pas seulement : « Il y a aussi des projets sociaux, solidaires, pas forcément dans l’optique de faire de l’argent. Je rencontre surtout des jeunes qui sont dans une logique de création d’entreprise, quelle qu’elle soit, témoigne Georges Weil, directeur du PEPITE oZer de Grenoble, créé en 2002 avec la maison de l’entrepreneuriat étudiant. Ils ont un rapport différent à la vénalité, ils intègrent aussi que les entrepreneurs ne sont pas les plus diplômés, qu’il faut d’abord oser et qu’on apprend en marchant, poursuit ce professeur de médecine, lui-même lauréat du Prix entrepreneuriat en 2004 pour une entreprise créée en 1999 et qui a connu une hyper croissance. La maturité des projets qui nous ont été soumis varie. Mais certains sont déjà très avancés, avec des études de marché, des contact à l’international ou même déjà en pré-incubation. »

Un statut tout juste en phase de décollage, des étudiants et des PEPITEs motivés mais qui essuient les plâtres, et maintenant ? Des ajustements forcément, qui seront débattus le 20 mai prochain à Nantes à l’occasion du congrès de l’Académie de l’Entrepreneuriat. Il y sera notamment question de l’éligibilité à l’ACCRE, des doublons de cotisation au RSI, de la mise en place d’un prêt d’honneur Etudiant-Entrepreneur avec les réseaux associatifs de financement (Entreprendre, Initiative France, France Active…), et peut-être de la possibilité d’intégrer le D2E à n’importe quel moment de l’année – « parce qu’il n’y a pas de saison pour entreprendre », rappelle Georges Weil. Dans le même temps, il faudra aussi convaincre les entreprises d’investir dans les PEPITEs. Vite, même, car le robinet État-Caisse des Dépôts va se fermer dès 2017. « Les financements courent seulement sur deux ans, de l’ordre de 130000€ pour deux ans pour un budget annuel de 280000€ pour notre PEPITE, explique Sylvie Sammut. Nous avons signé un partenariat symbolique avec la Banque Populaire du Sud, mais il faudra des moyens financiers. À nous de montrer que nous sommes aussi des entrepreneurs ! »

Les cibles des PEPITEs sont de grandes entreprises nationales : une grande banque, un opérateur téléphonique, un constructeur automobile… Dans un appel au monde de l’entreprise, Jean-Pierre Boissin incite aussi à anticiper : « Pensons à la transmission des savoirs dans cette France qui a du savoir-faire et dont presque la moitié des 1,2 million d’artisans ont plus de 55 ans, sans beaucoup de perspectives de reprise de leur activité. Je dis aux patrons des petites entreprises : c’est ouvert et ça peut passer par cette connexion aux jeunes entrepreneurs. »

 

Article réalisé par Olivier Remy

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