On ne prête qu’aux riches !

Errant dans les allées emplies d’énergie du POPB (pardon, il faut dire Hôtel Arena Bercy désormais) à l’occasion de la journée Inno BPI organisée le 12 octobre dernier, m’imprégnant de l’énergie des 37 000 entrepreneurs présents, j’ai échoué à quelques mètres des studios de RMC, délocalisés pour l’occasion. Eric Brunet y lançait un débat pour le moins piquant : est-il vraiment difficile pour des Start-up, TPE et PME d’obtenir des financements ?

Autour de la table, plusieurs personnes, dont la pétillante et dynamique entrepreneure Charline Goutal, fondatrice de maptiteculotte.com qui partageait son expérience en la matière, pas toujours rose. En face d’elle, ses contradicteurs faisaient remarquer qu’aujourd’hui la grande majorité des demandes de crédit sont acceptées par les banques. D’un coté les dirigeants râlent de ne pas trouver d’écho à leurs projets, de l’autre les banquiers disent qu’il n’y en a plus assez, des projets. Qui faut-il croire ?

Comme toujours depuis que je me suis lancé dans l’aventure Salaud de patron, je n’oserai pas m’ériger en spécialiste de la question. Les 3000 entrepreneurs que j’ai rencontrés ne font pas de moi un sociologue de l’entrepreneuriat, ma seule légitimité, c’est mon vécu. En l’occurrence, ça tombe bien, la recherche de financement, je suis en plein dedans. Voilà un an que je tente d’obtenir un prêt de 100 à 150 000 euros pour la petite maison d’édition que j’ai lancée entre temps. Une expérience, couplée à celles que j’ai pu vivre en dirigeant ma PME familiale depuis 8 ans, qui me laisse dire que les deux parties ont raison :

Oui, les banques prêtent. A ceux qui n’en ont pas besoin.

La formule est un peu provoc, j’en conviens. Aucune des demandes de prêt que j’ai pu effectuer ces huit dernières années ne me permet de penser différemment. Les banques sont à l’écoute des projets, c’est indéniable. Parfois intéressées, parfois pas vraiment, mais elles écoutent. Le souci, ce n’est pas qu’elles refusent de prêter. Le problème, ce sont les garanties qu’elles exigent. Pour Yakabooks, ma maison d’édition qui fait des livres neufs à 2 euros seulement, j’ai fait une demande de prêt alors que l’entreprise était en création. Je venais d’investir du temps, près de dix-huit mois, et des deniers personnels, notamment pour faire des études de marché, dénicher des auteurs, trouver des revendeurs… Je n’avais plus un kopeck au moment où j’ai demandé mon prêt. Passionnée par le projet, la banque concernée s’est montrée néanmoins catégorique : « si vous ne mettez d’argent sur la table, vous n’aurez pas de prêt. Il est indispensable que les actionnaires prennent un risque ». J’ai donc cherché à réaliser une levée de fonds. Nous avons trouvé 130k euros, mieux que l’objectif de départ. Nous sommes donc retournés voir la banque, fiers de nous. Quinze jours plus tard, l’établissement financier acceptait notre demande de crédit ! Champagne !

Sacrée gueule de bois lorsque, quarante-huit heures après, je découvris au moment de la signature que la banque exigeait de moi que je me porte caution, malgré une garantie de 50% apportée par BPI. Et ils faisaient comment, avant BPI ?

Cette aventure en cours, totalement d’actualité donc, fait écho à celle que j’ai vécue il y a dix ans. Le jour de la signature d’un prêt de 180 000 euros, le banquier, très fier, m’avait dit : vous voyez, on vous soutient ! Lorsque je lui avais fait remarquer que le prêt était à la fois garanti par Oséo (à l’époque) et par un actionnaire extérieur, puis lui avait demandé, un peu agacé, quel était le risque qu’il prenait alors, sa réponse était restée coincée dans sa gorge.

Encore une fois, ce n’est que mon expérience. Elle ressemble néanmoins fortement à celle de Charline, elle aussi soutenue par BPI, soutien qui avait visiblement totalement fait changer les banques de posture. Des milliers de chefs d’entreprise pourraient témoigner vivre la même chose : les banques ne prêtent que si les crédits sont garantis, cautionnés, et plutôt deux fois qu’une. Lorsque le prêt demandé soutient un projet immobilier, la garantie est simple à fournir. Lorsqu’il s’agit d’un projet de développement d’entreprise, la garantie exigée est celle de la capacité du dirigeant à rembourser le crédit tout seul, d’autant plus lorsque ladite entreprise est au début de sa vie. En gros, on ne vous prête que si vous avez de l’argent ou des biens de côté. Que si, finalement, vous n’en avez pas vraiment besoin…

« On ne prêt qu’aux riches », le proverbe est célèbre, on devrait se le rappeler à chaque fois que l’on tente un dossier. Tristan Bernard, humoriste du 19ème siècle, a ajouté une suite éloquente « On ne prête qu’aux riches, et on a bien raison, parce que les autres remboursent difficilement ». Pas certain d’être d’accord, j’en débattais avec la représentante d’une grande banque, spécialisée dans l’accompagnement des start-up, jeunes pousses par définition sans activité réelle, ou en tout début d’histoire. A une légère pointe de cynisme de ma part, elle fit fuser une réponse qui me laissa pantois : « nous ne sommes pas là pour prendre des risques ». Soit. Mais pourquoi avoir choisi ce métier alors ?

J’ai rencontré trop de banquiers pour ne pas croire que la plupart font du mieux qu’ils peuvent, et suis certain que chacun a compris l’intérêt de soutenir l’initiative, l’innovation, le dynamisme économique. Mais il reste encore un long, long, long chemin pour parler le même langage. Et pour qu’enfin, on comprenne qu’un porteur de projet ne peut pas toujours mettre sa famille en danger lorsqu’il créé une entreprise ou la développe. Pour qu’enfin, on comprenne que si un porteur de projet demande 100 000 euros, c’est sans doute qu’il ne les a pas sur son compte en banque pour une éventuelle caution. Et que s’il les avait, il les mettrait sans doute directement.

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