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Chaque mois, et grâce aux mots, la linguiste, styliste du langage et artiste Jeanne Bordeau entre dans l’intimité de personnalités de premier plan – chefs d’entreprise, artistes, sportifs, institutionnels. Denis Terrien, président de l’IFA, de l’Invisible Technologies advisory board, et Advisor EQT., s’est prêté au jeu.
Que pensez-vous des mots ?
Du monde professionnel au monde spirituel, les mots ont une force singulière. Ayant évolué à la fois dans le monde de l’écrit et dans celui du digital, j’ai mesuré combien le mot juste peut éclairer, relier ou transformer.
Dans le monde écrit, on se souvient de la formule d’Edward Bulwer-Lytton au XIXe siècle : « The pen is mightier than the sword. » Dans le monde digital, ou les phrases sont souvent plus courtes, la précision des mots devient encore plus essentielle.
Enfin, l’évangile selon Saint Jean nous rappelle qu’« Au commencement était le Verbe ».
Dans votre univers professionnel, dites-moi cinq mots d’importance que vous aimez dire ou entendre.
Exigence, bienveillance, authenticité, courage, épanouissement.
Ces cinq mots peuvent aider à trouver l’équilibre délicat entre la performance de l’entreprise et sa responsabilité vis-à-vis de la société.
Dans votre monde personnel, quels sont vos mots favoris ?
Amour, empathie, plénitude, transmission et générosité.
Dans la sphère personnelle, on ne rencontre vraiment l’autre que dans sa fragilité. Il faut donc se mettre en situation d’écoute pour aller véritablement à sa rencontre.
Dans l’actualité, quels sont les mots qui vous irritent ?
Tous les mots qui commencent par le préfixe « re- ».
Reconstruction, réorganisation, restructuration, réinventer, relancer, réorienter. Ces mots, souvent technocratiques, relèvent d’une logique de rustine ou de retour en arrière. Or le monde change. Je préfère les mots vision, valeurs, projection, et trajectoire.
Pouvez-vous me donner, selon vous, le mot qui signe l’avenir ?
Ouverture. Ouvrons-nous à tout ce qui advient : ouverture d’esprit, ouverture à l’autre, ouverture au monde.
Dans votre jardin personnel, avez-vous des citations à propos du langage qui vous semblent référentes, que vous aimez mettre en avant ?
J’ai une conviction profonde : la vraie parole n’est pas seulement celle que l’on émet, mais celle que l’autre reçoit. Ayant grandi entre l’Italie, la France et les États-Unis, j’ai appris très tôt que la clarté est une condition de relation. L’essentiel n’est pas ce que l’on dit, mais ce que l’autre entend et comprend.
Y a-t-il des slogans qui vous restent à l’esprit ?
Oui, un slogan me vient immédiatement à l’esprit : celui de Nike, « Just do it ».
Y a-t-il des titres de films qui vous plaisent ?
Le discours d’un roi. Ce film dit bien ce que la parole peut porter de précision, de responsabilité, et d’humanité. Mais j’aime aussi les films qui rappellent qu’il ne faut pas se prendre trop au sérieux. Je pourrais citer aussi les films des Monty Python !
Y a-t-il des titres de chansons que vous trouvez beaux, prenants ?
Il y en a plusieurs. Les titres et les paroles de Grand Corps Malade comme « Je serai la » ou « Mesdames » m’émeuvent. J’aime aussi des chansons de Johnny Hallyday comme « L’envie » et « Vivre pour le meilleur ».
Quels sont vos auteurs préférés ?
Je pense à deux titres qui m’ont séduit : Soie d’Alessandro Baricco et Veiller sur elle de Jean-Baptiste Andrea, prix Goncourt 2023.
Qu’est-ce qui vous enrichit en termes de mots ? Comment vous nourrissez-vous ?
Je m’enrichis en écoutant les histoires de vie. Ce ne sont pas les théories qui me nourrissent en premier, car la vie dépasse toujours toute théorie.
Si vous deviez choisir des mots qui vous dessinent, lesquels me donneriez-vous ?
Fiable, courageux, ouvert.
Quels sont les mots répétitifs que votre entourage dit souvent de vous ?
Généreux, attentionné, empathique, rapide jusqu’à parfois en être un peu cassant…
Quel est pour vous le plus beau mot de la langue française ?
Amour – l’amour comme ciment de vie, l’amour comme partage, l’amour qui élève. Mais aussi sur le plan sonore, l’amour est un très beau mot : il commence par une ouverture, le « a » et se termine dans une résonance douce « our ». Il y a dans ce mot de la rondeur et de la chaleur.
Quel synonyme donneriez-vous au mot chance ?
Opportunités. Chacun rencontre dans sa vie des opportunités, encore faut-il savoir la saisir. Les trains ne passent souvent qu’une fois et il faut avoir le courage, ou l’inconscience, d’y monter !
Avez-vous une devise ?
Je pense qu’il y en a deux.
La première est une phrase que Steve Jobs évoquait dans son discours aux étudiants de Stanford en 2005 : « If today were the last day of my life, would I want to do what I am about to do today. »
La deuxième m’a été transmise par une personne qui vivait de presque de rien et qui donnait pourtant la moitié de ce qu’elle recevait, car elle avait intégré le fait qu’il y avait toujours plus pauvre que soi : « On ne peut recevoir que si l’on a les mains vides. »
… Par Jeanne Bordeau
Elle est à la fois linguiste, artiste, styliste du langage et historienne des mots. Fondatrice d’un bureau de style en langage, Jeanne Bordeau accompagne les entreprises désireuses d’écrire une langue qui leur ressemble. Elle a déposé des méthodes d’analyse du discours, publié une quarantaine d’études et quinze ouvrages professionnels sur le langage. Elle a enseigné à Aix-Marseille, à la Sorbonne Paris V et à l’École Holden en Italie, créée par Alessandro Baricco.
Jeanne Bordeau a créé une œuvre singulière : collecter les mots des médias pour composer des tableaux-collages. Vingt ans plus tard et au travers des onze mêmes thèmes retenus chaque année, cette œuvre incarne un observatoire artistique et sémantique de l’époque.
Ps : ce portrait de mots est à retrouver dans le n°131 d’ÉcoRéseau Business.































