Il faut que les entreprises réapprennent à vivre avec le virus

Stéphane Puis est directeur général de Viasat Connect France et d’Emixis Belgium, filiales du groupe de télématique européen Viasat.

Stéphane Puis

Pour apprécier le dynamisme économique d’un pays, on se réfère habituellement à l’évolution d’agrégats macro-économiques tels que le PIB. Mais face à une crise comme celle de la covid-19, lorsque ces indicateurs seront disponibles, la fin de la partie sera sifflée depuis longtemps. Aussi, se tourner vers des indicateurs dits « de haute fréquence » qui permettent de suivre l’activité économique en temps réel donne des informations précieuses.

Pour suivre la consommation des ménages, on peut par exemple analyser les paiements par cartes bancaires. De même, pour suivre l’activité des entreprises, on peut regarder les kilomètres parcourus par les flottes de véhicules de ces dernières.

L’analyse de ces données concernant les entreprises françaises montre qu’elles ont été parmi celles dont les flottes de véhicules se sont arrêtées le plus brutalement en Europe. Le 16 mars (allocution du président Emmanuel Macron) l’activité des véhicules professionnels français était encore de 80 % de leur niveau d’avant covid-19, mais dès le 18 mars elle s’effondrait sous les 29 % pour stagner désespérément entre 25 et 30 % les semaines suivantes. Au 13 mai, cette activité a certes repris, mais reste très molle avec un petit 70 % du niveau d’avant covid-19. En cela, elle reste une des plus faibles d’Europe alors que les entreprises d’Europe de l’Est sont déjà revenues à leur niveau d’avant crise et que celles d’Europe de l’Ouest sont en moyenne à 90 % (hors France).

Très clairement, on constate que les entreprises françaises font partie de celles qui savent le moins « vivre avec la covid-19 » en Europe, avec peut-être les entreprises italiennes. L’exemple emblématique est celui du BTP qui a connu un arrêt quasi-complet en France (activité limitée aux seules maintenances urgentes) alors que les chantiers continuaient environ aux deux-tiers de leur activité d’avant covid-19 en Allemagne.

Car c’est bien de « vivre avec la covid-19 » dont il est question. Il ne s’agit pas là de montrer du doigt nos entreprises, leurs dirigeants et leurs salariés mais plutôt de s’interroger sur les raisons de ce choix collectif. Oui, si nos entreprises ont moins créé de richesse que celles des autres pays, c’est que 65 millions de français.es en ont décidé ainsi.

C’est tout d’abord le premier d’entre eux qui, avec son « nous sommes en guerre », a donné le coup d’envoi à une terrible sidération, prélude à une longue période de peur et d’infantilisation.

De même, la notion gouvernementale « d’activités essentielles » est venue renforcer ce sentiment. D’ailleurs qui, dans le débat, a cherché à discuter le périmètre des activités essentielles si ce n’est pour toujours plus le réduire au prix de nouvelles fermetures d’entreprises ?

Les mesures françaises de chômage partiel, plébiscitées par les Français.es, ont également été parmi les plus généreuses du continent. Leur succès a d’ailleurs été immense puisque jusqu’à 12,4 millions de salariés en ont bénéficié, soit 63 % de la population salariée du pays. Record d’Europe ! Avec de telles conditions, pourquoi les entreprises et leurs salariés chercheraient à « vivre avec la covid-19 » alors que le ministère des Solidarités et de la Santé nous demande de « plus que jamais, pour sauver des vies, restez chez vous », message encore en ligne au 19 mai ?

Très rapidement, il est devenu évident qu’un bon citoyen était un citoyen qui ne travaillait pas, sauf à être en télétravail (et encore, combien de salariés éligibles au télétravail se sont retrouvés au chômage partiel ?) ou à faire partie des activités essentielles. Et la France entière s’est retrouvée à 20 heures à sa fenêtre pour applaudir les soignants tels des soldats envoyés au front. Dans le même temps, d’éminents professeur.es de médecine générateurs de toujours plus d’angoisse se sont mis à dicter à 65 millions d’enfants ce qu’il convenait de faire et surtout de ne pas faire.

Et nous avons toutes et tous oublié que pour que le système de santé puisse tourner, il faut que l’économie tourne. Pour que notre système de protection fonctionne, il faut que l’économie tourne. Pour que les usines se relocalisent, il faut que l’économie tourne. Pour que les artistes puissent créer, il faut que l’économie tourne…

Mais l’optimisme doit l’emporter et il est évidemment encore temps de se ressaisir collectivement en changeant notre état d’esprit. Il suffit pour cela de quelques actions simples :

• Que le système de chômage partiel soit revu en laissant un reste à charge significatif aux entreprises, en étant moins confortable pour les salariés au-delà d’un certain salaire et en diminuant fortement le plafond de la prise en charge (aujourd’hui à 4,5 fois le Smic, soit le plus haut niveau d’Europe).
• Que nous abandonnions la notion d’activités essentielles car toutes les activités sont essentielles sauf les activités illicites et criminelles, Qu’en conséquence, nous rouvrions sans attendre tous les commerces, cafés et restaurants et que la vie culturelle de notre pays puisse reprendre au plus vite, Et que nous cessions de brandir la menace d’un déconfinement réversible…
• … et qu’enfin notre mot d’ordre soit désormais « plus que jamais, apprenons à vivre avec la covid-19 ! »
Cette chronique a été publiée aussi chez Éconnomie Matin

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