La montagne, ce n’est pas seulement le ski !

L’impact des fermetures est considérable. Mais des stations imaginent d’autres activités.

Skier cet hiver ? Malgré tout ? Possible ? Non ? L’épineuse question occupe l’esprit de nombreux adeptes des sports de glisse ces derniers jours. Les dernières directives gouvernementales clôt le débat : on indemnisera, bon an mal an, encore une fois, des centaines de milliers de professionnel·les dont l’activité économique repose sur le ski et le séjour en montagnes enneigées. Moniteur·rices, hôteliers, commerçant·es, directeur·rices d’offices de tourisme, saisonnier·ères : tous et toutes redoutent une saison noire et des fermetures en cascade. Le premier confinement avait été une chute spectaculaire dans la poudreuse pour les professionnel·les du domaine du sport d’hiver, pertes importantes de chiffre d’affaires à la clé. Le second confinement d’octobre avait, lui, représenté un nouveau coup dur pour les stations de ski. La fermeture des remontées mécaniques jusqu’à janvier, annoncée le 24 novembre par Emmanuel Macron, risque de sonner le KO final pour un secteur déjà bien fragile. « Nous avons deux fois moins de réservations que l’année dernière à la même époque, détaille Gilles Vanheule, directeur de l’Office de Tourisme de Serre Chevalier Vallée de Briançon. Avec les dernières annonces, d’autres clients sont en train d’annuler leurs réservations pour les fêtes de fin d’année. »

Le danger n’est pas le ski, mais le voyage, des aéroports aux bus…

Il n’empêche qu’avec ses 350 stations réparties sur sept massifs, ses 120 000 emplois saisonniers et ses 10 milliards d’euros de retombées économiques, le ski représente tout de même 5 à 10 % de l’économie du tourisme en France. Un secteur déjà bien touché par la crise…

À l’origine de la décision de fermeture des remontées mécaniques ? La volonté de lutter contre le brassage des populations. « Il ne serait pas prudent de laisser se rassembler des flux très importants de population », a détaillé le Premier ministre Jean Castex en conférence de presse. Un avis qui repose sur une recommandation de l’Organisation mondiale de la santé : « Le risque dans ce domaine n’est pas nécessairement le ski lui-même. De nombreuses personnes ne seront pas contaminées en dévalant les pentes à ski. Les vrais dangers se poseront dans les aéroports, dans les bus qui emmènent les gens dans les stations de ski, dans les remontées mécaniques et dans les lieux de rassemblement des skieurs », a résumé le directeur des questions d’urgence sanitaire à l’OMS, Michael Ryan, en conférence de presse. En clair, pour l’OMS comme pour le gouvernement, il paraît dangereux de faire se réunir aux mêmes endroits des milliers de Français·es venu·es de toute la France au risque de recréer de nouveaux foyers épidémiologiques. Autre risque avec les sports d’hiver ? L’encombrement des hôpitaux – déjà sous tension depuis plusieurs mois. Jean Castex a expliqué vouloir éviter « des activités susceptibles de solliciter nos services hospitaliers ».

Mais ces explications ont du mal à passer pour les professionnels du secteur. Pour Benoît Perrin, directeur adjoint de la station de Gérardmer dans les Hautes Vosges, toutes les garanties sanitaires avaient été prises. « Je comprends que des mesures sanitaires sont à prendre, nous explique-t-il. Nous sommes, comme tous les Français·es, spectateurs de la crise sanitaire qui se déroule sous nos yeux. Mais ça fait six mois que nous nous préparons et que nous nous réunissons entre professionnel·les pour mettre en place des protocoles sanitaires renforcés et attaquer la saison sereinement, c’est un véritable coup dur pour nous. »

L’argument des autres activités et ses limites

Si les remontées mécaniques ferment, si, donc, le ski est impossible, il reste tout de même possible aux touristes de venir dans les stations de ski et profiter des autres activités. « Permettre aux stations d’ouvrir sans autoriser l’ouverture des remontées mécaniques, c’est comme dire à un boulanger qu’il peut tout vendre sauf du pain », image Benoît Perrin. Située près de la frontière allemande, la station de Gérardmer dispose du deuxième domaine skiable du massif des Vosges avec ses 40 kilomètres de pistes. Mais pour l’heure, ses 20 remontées mécaniques sont toutes à l’arrêt. « On n’est pas près de voir du monde sur les pistes. »

Du côté de Saint-Martin-de-Belleville en Savoie, on se veut plus optimiste. Si les 160 kilomètres de pistes resteront elles aussi fermées, on mise sur toutes les activités annexes pour pallier la fermeture des 38 remontées mécaniques. « Nous sommes en train de tout mettre en place pour préparer une réouverture au 15 décembre, explique Géraldine Cousin, responsable de l’office de tourisme. Venir à la montagne, c’est avant tout vouloir disposer d’un lieu calme, de dépaysement avec des grands manteaux neigeux. Il sera possible de faire du ski de fond, du ski de randonnée, de la raquette. Et puis nos commerces resteront ouverts, ainsi que notre cinéma. » Ici, comme dans bien d’autres stations, on essaie de jouer sur les activités alternatives au ski pour valoriser un tant soit peu les pistes à l’arrêt. Mais on redoute l’impact économique de la fermeture. « Nos commerçant·es sont contrarié·es. Le démarrage de la nouvelle saison de ski représentait une véritable lueur d’espoir On a même des craintes pour certains petits établissements qui venaient d’ouvrir ou de changer de propriétaires. Il plane un vrai risque de fermeture. »

Détour par la Suisse…

Illustration à Megève où Marie Sibuet, directrice générale de Maisons & Hôtels Sibuet, se montre fataliste. Face aux annonces gouvernementales, elle a fait le choix de fermer ses établissements : les Fermes de Marie, le Lodge Park et l’hôtel Mont-Blanc, jusqu’au 20 janvier 2021. « Sans nos restaurants, piscines et spa, notre offre hôtelière serait dégradée. Le room service, c’est sympa, mais pas durant 7 jours », a-t-elle confié au magazine Megève People.

Pour l’organisme France Tourisme, le manque à gagner entre mars et novembre se chiffre déjà à 2 milliards d’euros de pertes. Une hécatombe qui devrait se poursuivre dans les prochaines semaines. Dans le Doubs, la Chambre de commerce et d’industrie estime que plus de 1 000 entreprises sont en situation de détresse. Et la CCI redoute une ouverture fin janvier pour 4 ou 5 semaines seulement. À peine un flocon de neige pour le secteur.

Frappé au surplus par un calendrier d’annonces dévastateur. « La période de Noël au jour de l’An représente 28 à 30 % de notre activité économique annuelle, comment le compenser », chiffre Gilles Vanheule à Serre Chevalier.

Autre point de crispation relevé par le directeur de l’office de tourisme, la non-entente européenne. « Il suffira de quelques kilomètres pour aller en Suisse où les pistes seront ouvertes. C’est une forme de concurrence déloyale. » Même s’il s’agit, pour les « contourneurs », de se plier à une période d’isolement de sept jours avec des contrôles aléatoires aux frontières. En tout cas le scénario imaginé par le Premier ministre.

Ski-joëring, de la remontée chevaline au parapente

Même si le ski, réputé « sport de riche », semble ne porter préjudice « qu’à » 9 millions d’amateurs, « c’est oublier que dans nos régions l’activité économique entière repose sur le ski, rappelle un professionnel du secteur. Remontées mécaniques, magasins de location de skis et de matériel de protection, hôtels, restaurants, cafés, mais aussi nos producteurs locaux habitués à vendre sur les marchés et qui auront bien du mal cette année à écouler leurs stocks. C’est tout une vallée qui se meurt. »

Quel bilan tirer du premier week-end d’ouverture début décembre ? Du côté de la Suisse, ce sont des images de cohue dans les stations qui ont alimenté la polémique. Skieur·euses entassé·es devant les remontées mécaniques sans distanciation, files d’attente à rallonge.

Pourtant, comme à Méribel, on mise sur le ski-joëring, une discipline où des chevaux tirent des skieurs ! Sensations fortes garanties. Dans les Hauts de Saléry, une station quatre saisons (ouverte toute l’année), on met en avant la diversité des activités proposées – du parapente à la randonnée en passant par le ski de fond. Partout, on s’organise pour ne plus dépendre du schuss et de la godille. Mais que faire une fois la nuit tombée ? À Serre Chevalier comme ailleurs, « aller dans des bars ou des restaurants fait partie intégrante du quotidien des vacanciers. Nos restaurateurs se sont bien sûr diversifiés avec une offre de click and collect, mais les touristes qui maintiennent leurs réservations préfèrent les appartements de location aux chambres d’hôtel pour prendre leurs repas dans un espace convivial », tempère Gilles Vanheule.

Lutte à Luchon

À Luchon, la contestation a pris des allures de fronde début décembre : plusieurs professionnel·les du secteur se sont réuni·es pour fonder le collectif du Haut Comminges et réaliser des manifestations partout sur le territoire. Une action saluée par Georges Méric, président du conseil départemental de Haute-Garonne, qui invite à « continuer le combat pour la sauvegarde de l’emploi et de la vie dans la montagne ».

Une lueur d’espoir a tout de même éclairé le secteur des sports d’hiver. Le décret publié le 5 décembre pour fixer les conditions de réouverture des stations. Si on y lit bien que la fermeture des remontées mécaniques pour le grand public est confirmée, elles pourront être ouvertes pour « les professionnels dans l’exercice de leur activité et les pratiquants mineurs licenciés au sein d’une association sportive affiliée à la Fédération française de ski ». Réaction des intéressé·es ? N’ouvrir les remontées mécaniques que pour les licenciés de club ne présente aucun véritable intérêt économique, au contraire risque de représenter une perte économique pour les domaines skiables. Faux espoir, donc.

La survie des petits commerces des stations de ski dépend pour l’instant des aides de l’État. Mais nombreux sont ceux qui redoutent une hécatombe dans les mois à venir. « Le message que l’on veut faire passer, c’est qu’il faut venir à la montagne. Après les longs mois de confinement que nous venons de passer, nous aurons forcément des activités qui vous dépayseront et vous pourrez prendre un grand bol d’air frais », plaide Géraldine Cousin à Saint-Martin-de-Belleville. Tous ses collègues tiennent le même langage. Il n’y a pas que le ski en montagne !

Guillaume Ouattara

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