Yachting : loué soit le luxe !

Yachting, on pense élite ultra-aisée, on a raison. Mais ce luxe est en train de trouver une clientèle plus large de loueurs. Décryptage de ce marché hors norme, les pieds dans l’eau.

Hors de prix à l’achat et hors de prix en termes de maintenance et d’entretien : on pensait les yachts de luxe réservés à une poignée de privilégiés amateurs d’air marin et de réception entre pairs, émirs, présidents de grands groupe, politiques invités. « Le prix d’entretien annuel est estimé à 10 % du prix d’achat », chiffre d’emblée Laurent Calando, fondateur et directeur général de Samboat, plate-forme internationale de location de bateau. Imaginez qu’un Yacht de 40 mètres coûte environ 12 millions d’euros à l’achat. Son coût d’entretien sera donc de
1,2 million d’euros par an pour le fonctionnement et l’entretien. Y entrent les charges d’exploitation que sont le carburant, les frais d’entretien moteur (générateurs, dessalinisateurs, transmissions, propulseurs), le recrutement et le salaire de l’équipage, les réparations. À titre d’exemple, le Mangusta 165 de 50 mètres de long consomme… 2 100 litres de carburant tous les 100 km… Côté salaire de marins, le capitaine d’un yacht de 100 à 160 pieds est payé dans une fourchette qui oscille de 84 000 à 180 000 euros par an pour 5 ans d’expérience. À ces dépenses, s’ajoutent des frais d’amarrage de l’ordre de plusieurs milliers d’euros par nuit. Une nuit accostée au port de Monaco lors de son grand prix éponyme vous coûtera la coquette somme de 100 000 euros… pour cinq jours !

Un yacht, oui mais lequel ?

Le marché de la plaisance attire aujourd’hui une nouvelle clientèle qui n’a pas toujours eu le pied marin. À tel point que ce marché renaît de ses cendres sur le plan mondial depuis sa récession de 2008 (chute des ventes de moitié en un an et demi). En théorie, l’autorité de la concurrence circonscrit le yacht aux navires d’une longueur supérieure à 24 mètres. Trois catégories composent ce plan luxe de la plaisance : les navires de moyenne plaisance (> 24 mètres), les navires de grande plaisance (> 40 mètres pour un coût moyen de 12 000 000 d’euros) et les navires de très grande plaisance (supérieur à 90 mètres pour un « investissement » de l’ordre de 200 millions).  Mais qui achète ? « Le marché de la location ne faiblit pas. Louer un palace flottant est devenue monnaie courante alors que ces navires ne sont occupés qu’en moyenne une dizaine de jours dans l’année par leur propriétaire », explique le fondateur de Samboat. Selon la FIN (Fédération des industries nautiques), la flotte mondiale compte près de 6 000 unités dont 50 % mouilleraient en Méditerranée.

Entre 2000 et 2010, le taux de croissance de la flotte a surperformé à 75 %. Elle comprend 25 % de voiliers et 75 % de navires à moteur. Pour 85 % d’entre eux, leur taille est comprise entre 25 et 40 mètres. Les 25-30 mètres représentent la moitié de cette catégorie (54 %). Seulement 4 % des navires dépassent les 50 mètres, mais c’est le segment qui connaît les commandes les plus importantes puisque 70 % de la flotte sont construits depuis 2000 et 40 % depuis 2010 seulement. L’année 2017 a enregistré une croissance de 13 % avec 10 000 ventes. « C’est aussi un marché où l’on commande un bateau qui sera livré trois ans plus tard », rappelle Laurent Calendo. 2018 aurait enregistré une croissance estimée à 2 % du marché mondial.

Qui navigue ou se prélasse sur un yacht ?

La clientèle reste essentiellement internationale. Les personnes aisées vouent une appétence de plus en plus forte pour ce bien d’exception. Les Français se montrent minoritaires (deux détenteurs de ce type de bien selon Xerfi sur les 100 premiers yachts mondiaux), bien que la Méditerranée soit la seconde zone la plus fréquentée par ces mastodontes des océans. Tous les continents semblent concernés par cette « hype » du yacht exception peut-être de l’Asie et de l’Empire du milieu en particulier. Un potentiel marché y existe en termes de pouvoir d’achat, mais force est de constater que la culture de la mer ne semble pas encore répandue dans cette partie du monde.
Si l’on prend la liste des 100 premiers yachts et leurs propriétaires selon leur nationalité, on observe que 23 % sont des Américains, 16 % des Russes, 11 % des ressortissants des Émirats arabes unis et 11 % d’Arabie Saoudite. Puis la Grèce et la Grande-Bretagne avec 5 et 6 % des propriétaires. On recense ensuite un ou deux propriétaires selon les pays d’Europe de l’Ouest (par exemple deux en France) et les autres pays du Moyen-Orient (comme le Koweït, l’Irak, Oman et le Qatar).

À quoi servent-ils ?

Quels usages pour ces biens d’exception, sachant qu’une moyenne de 10 jours par an en mer laisse peu de temps pour donner l’accès à des tiers. « 80 % de ces navires sont en location, répète Laurent Calando de Samboat. Louer son bateau ne suffit pas à rentabiliser entièrement l’investissement réalisé, mais la location réduit les frais de fonctionnement de plus de la moitié. En outre, c’est le régime le plus économique pour l’entretien du navire et le paiement de son équipage. » Du coup, on calcule que louer 10 à 12 semaines autorise une certaine rentabilité… Il s’agirait donc de considérer un yacht de luxe comme un hôtel.
Cette « démocratisation » de la location correspond également aux nouveaux modes de consommation des nouveaux riches qui privilégient l’usage à la propriété ! Ce yacht charter, comme disent les initiés s’ouvre en France en même temps que le Festival de Cannes et se termine en septembre. Pour louer un hôtel à hélices, il faut recourir à un yacht broker, dit autrement un courtier, qui va monter le projet de location en fonction des desiderata exprimés par le client : type de yacht, équipage, destination souhaitée et itinéraire. Le courtier se charge aussi de la vente et de la maintenance des bâtiments. Le broker gérera ensuite la négociation avec le central agent, le propriétaire du navire, avant de vous faire signer le contrat de location !

Que fait-on et oùva-t-on dans ces palaces flottants ?

La grande majorité des yachts naviguent en Méditerranée, deuxième bassin de croisière après la Caraïbe, les principaux bassins de croisière. Principales destinations : la Costa Smeralda (Sardaigne nord oriental) et le sud de la Corse, la Côte d’Azur, les Baléares, la Côte amalfitaine et les îles au large de Naples, les îles Éoliennes et les îles croates. Autant de destinations très prisées.

La plupart des yachts s’engagent sur des circuits de quelques jours à peine. Les navires sortent du port pour la semaine essentiellement, quand il s’agit de location, en particulier pour des destinations de type insulaire (Croatie, Baléares, Sardaigne/Corse). Les Baléares et la côte méditerranéenne espagnole ainsi que les ports de Marseille à Gênes constituent également des bassins de navigation importants.

« Parking », la place devient rare

Le luxe dicte le choix des propriétaires qui veulent retrouver des éléments des navires de très grande plaisance : zone arrière ouverte, jet-skis, salles de bain plus spacieuses… C’est ce qu’a révélé la dernière édition du Yachting Festival de Cannes en 2018 côté tendances.

L’une de ces tendances montrerait également le bout de son net : le yachting responsable. L’ONG Greenpeace qui accuse les navires de la planète de causer 12 % de la pollution des océans fait porter 1 % des dégâts sur le seul yachting. Réaction : des constructeurs comme le groupe Azimut-Benetti se sont engagés depuis de nombreuses années à répondre aux normes ISO en termes d’émission de CO2, de déchets par exemple. Dans la même veine, le chantier Van Lent, spécialisé dans la construction de yachts hauts de gamme, s’est vu décerner le « label royal » par la reine des Pays-Bas qui reconnaît l’exemplarité du constructeur en responsabilité sociétale et environnementale.

Reste que cet essor du luxe marin pourrait connaître une pause par manque d’infrastructures : selon le décompte de yachts en navigation et au mouillage fin 2016, il existe un décalage entre leur nombre et les capacités d’accueil des ports, relève Marine Traffic. Si l’on imagine que les investissements portuaires, en perspective d’élévation du niveau des mers, ne seront pas forcement au rendez-vous dans la décennie à venir, il faut imaginer que le yachting ne croîtra plus à la même cadence… Ou que Limoges ou Paris seront aménagés en ports de plaisance en 2100 ?

Geoffroy Framery

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