Le verbatim de … Philippe Bihouix, ingénieur et défenseur d’une école sans écrans

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Philippe Bihouix est ingénieur, il publiait en 2016 avec Karine Mauvilly Le désastre de l’école numérique – Plaidoyer pour une école sans écrans. Cinq ans après, le bilan n’est guère meilleur.

Les familles, au quotidien, tâtonnent avec leurs enfants sur le sujet des écrans. Faut-il les bannir – du moins lors du plus jeune âge – limiter l’accès aux nouvelles technologies ou comprendre et accepter que nous faisons face à de nouvelles générations habituées au numérique dès l’enfance ? Difficile de jouer les arbitres pour les parents, notamment parce qu’ils se retrouvent face à des injonctions contradictoires : le numérique n’est pas bon s’il constitue un loisir, il le devient s’il aide à faire ses devoirs et suivre ses cours à distance. Ce n’est pas tant l’utilisation qui coince mais ce que les enfants font sur ces écrans.

Pour autant, devons-nous nous satisfaire du recours aux écrans sous prétexte qu’il revêt un motif éducatif ? Si des modes de pédagogie alternative existent – qui s’adaptent à certains enfants – je ne crois pas à la généralisation d’une école numérique. Bien entendu, ce n’est pas encore le cas. Mais l’utilisation grandissante des outils numériques dès le plus jeune âge, au sein même de l’école, pose question. Notamment sur la santé de nos bambins. Lesquels auront tout le temps de passer des heures devant leur écran – pendant leurs études plus avancées et sans doute leur travail – alors privilégions le réel au virtuel, au moins dans un premier temps. GW

« En termes d’innovation – et de fascination – « technopédagogique », l’école n’en était pas à son coup d’essai. Depuis cent cinquante ans, à l’apparition de chaque nouveau médium (lanterne magique, cinéma, radio, télévision, machines électromécaniques… mini puis micro-informatique), les pédagogues se sont emballés pour les formidables opportunités qui s’ouvraient, séduits, souvent, par des fournisseurs de matériel qui promettent monts et merveilles. Il est frappant de constater à quel point les mêmes arguments, à travers les âges, ont été brandis… jusqu’à aujourd’hui.

Les promoteurs du numérique à l’école parlent de motivation et de concentration accrues, d’amélioration des performances, de possibilités de travail collectif, de pédagogies actives ou ludiques, d’adaptation au rythme de chaque enfant… On a hâte de voir les résultats. Ces miracles n’ont été corroborés par aucune étude scientifique – aucune. Pourquoi alors river les enfants à des machines dès leur plus jeune âge ?

L’école numérique soulève par ailleurs d’énormes questions sanitaires et écologiques, entre autres.

  • Sanitaires, d’abord, car les preuves des effets délétères de la surexposition aux écrans sur la jeunesse s’accumulent : phénomènes d’addiction, de dépression, d’agitation, difficultés de concentration, troubles de l’attention, troubles cognitifs, intolérance à la frustration, baisse de l’empathie, violence… Et que fait l’école numérique ? Elle augmente le temps global d’écran des enfants, et, en demandant aux élèves de se connecter après l’école pour faire leurs devoirs, elle légitime auprès des parents l’usage des écrans.
  • Écologiques, ensuite, car l’empreinte du numérique est forte, loin de l’illusion d’immatérialité. Évidemment, il ne viendrait à personne l’idée de contester les avancées technologiques dans d’autres domaines, la médecine par exemple, de dénoncer les appareils électroniques chez les dentistes ou dans les hôpitaux, au prétexte qu’on opérait mieux les patients avant ! Mais, dans le domaine éducatif, la course en avant technologique est bien loin d’avoir démontré une quelconque utilité.

La grande accélération numérique provoquée par la pandémie de covid-19 aurait pu être l’occasion de relancer le débat sur la place de ces outils à l’école. Et ce d’autant plus que l’expérience de l’enseignement à distance, malgré l’effort à saluer de nombreux enseignants pour maintenir le lien avec leurs élèves, s’est révélée pitoyable. Mais le débat a surtout porté, dans les premiers temps, sur les inégalités d’équipement des élèves, tous n’ayant pas un ordinateur ou une tablette pour suivre les cours et rendre les devoirs à distance. Et si le contenu pédagogique pendant cette période n’a pas été à la hauteur, c’est l’argument du manque de préparation, d’adaptation (voire d’implication) des enseignants qui a été brandi. Ainsi va la transformation numérique à marche forcée : si elle ne tient pas ses promesses, c’est qu’on n’a pas encore pris la pleine mesure de son potentiel pédagogique.

Certes, la crise de l’école n’est pas née avec sa numérisation. Il ne s’agit aucunement de prôner le retour à l’école d’antan, avec tableau noir et règle en bois, mais de faire preuve de « techno-discernement », d’oser questionner la doxa technopédagogique, et d’admettre que l’alternative non numérique est, dans la plupart des cas, meilleure. »

Retrouvez l’intégralité de la tribune publiée par Reporterre ici

 

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