Le verbatim d’… Anaïs Albert, l’historienne de la consommation

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Anaïs Albert est historienne de la consommation et publie La vie à crédit.

« Le goût, c’est le dégoût du goût des autres », défend le sociologue Pierre Bourdieu  lorsqu’il présente son ouvrage La Distinction (1979).  Encore aujourd’hui, l’assertion vaut toujours. Consommer tel ou tel produit, porter tel ou tel vêtement – et la marque qui va avec – renvoie à une appartenance sociale. Problème, les classes sociales les plus populaires adoptent une consommation qui, le plus souvent, fait l’objet d’une stigmatisation. Les pauvres consomment mal, c’est bien connu.

Ultime illustration, la petite phrase du ministre de l’Éducation Jean-Michel Blanquer, qui voit un lien entre le versement de l’allocation de rentrée scolaire (ARS) et le coup de punch’ des ventes d’écrans plats dans les supermarchés. Un jugement moral, ni plus ni moins. L’historienne Anaïs Albert s’est penchée sur la question à travers son ouvrage La vie à crédit, paru en septembre. GW

« Quand je suis rentrée dans ce domaine de recherche, je ne lisais que des ouvrages qui m’expliquaient à quel point les classes populaires consommaient mal. Elles sont très souvent lues par le prisme de la morale. Soit les pauvres ne consomment pas assez, c’est signe de leur misère et ils ne nourrissent pas la croissance nationale. Mais s’ils consomment trop, c’est très grave aussi parce qu’ils sont menacés de mille et un risques.

Au XIXe, c’est généralement l’alcoolisme pour les hommes et le surendettement pour les femmes. Et comment vont-elles rembourser : en se prostituant. Donc, la consommation des pauvres amènerait, soit à l’alcoolisme des hommes, soit à la prostitution des femmes. Et surtout, ces classes populaires sont considérées comme naïves, n’ayant pas d’expertise sur leur propre consommation et totalement soumises aux messages de la publicité : on leur montre un objet, elles l’achètent sans réfléchir en termes de budget.

Beaucoup de choses ont changé entre le XIXe et aujourd’hui mais ce qui est d’une étonnante pérennité, ce sont ces discours de stigmatisation de la consommation populaire. Le dernier exemple en date, c’est Jean-Michel Blanquer sur les classes populaires qui achètent des écrans plats avec l’allocation de rentrée scolaire. Le fait que l’affirmation soit fausse n’est pas pour moi l’enjeu. Ce qui est intéressant, c’est ce que ça montre de la stigmatisation des classes populaires sur deux choses : ils achètent des objets inutiles, de luxe, là où ils devraient acheter des objets nécessaires à l’école. Et pas n’importe quel objet de luxe : la télévision, qui est un objet de dénonciation morale très fort depuis les années 1960. Avec l’idée que la culture de masse abrutit les classes populaires. Deuxièmement, on les stigmatise comme mauvais parents. Cette citation vient donc condenser toute cette grille morale, à la fois sur les classes populaires et sur la consommation.

C’est un moment très intéressant pour une historienne de la consommation. On considère que les classes populaires ont « le droit » de consommer le nécessaire. Par contre, il ne faut surtout pas qu’elles consomment du luxe. Cette frontière entre nécessité et luxe est centrale dans la manière dont on lit moralement la consommation. Tout le monde a une idée préconçue sur ce qui est nécessaire, ce qui est du luxe. Mais quand on veut rentrer dans le détail, ça devient totalement impalpable. C’est le cas pendant la Première Guerre mondiale. À un moment où il faut garantir une égalité sociale devant l’effort de guerre, l’État décide de mettre une taxe sur le luxe. Une liste de produits est faite et les gens sont révoltés. Des ouvriers disent : Pourquoi une canne à pêche, ça serait du luxe ? Ça peut nous permettre de manger ! »

Retrouvez l’intégralité de l’entretien publié par Ouest France ici

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