« La débrouillardise était le maître mot. L’adaptabilité, le seul moyen d’avancer », Delphine Soyer, superviseure chez Deafi et atteinte de surdité

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À l’occasion de la journée mondiale des sourd·es, Delphine Soyer aborde, entre autres, les défis à relever pour plus d’inclusivité des personnes sourdes dans la société.

La journée mondiale des sourd·es a eu lieu samedi 25 septembre. S’il n’est pas toujours aisé de trouver des données chiffrées concernant ce handicap, l’Organisation mondiale de la santé estime à 466 millions le nombre de personnes dans le monde touchées par une déficience auditive « handicapante » et à plusieurs centaines de milliers en France. 1 bébé sur 1 000 naît sourd. Témoignage.

Le parcours de Delphine Soyer en quelques lignes

Delphine Soyer

Dans les années 1970-1980, il n’y avait pas le choix d’une éducation bilingue. J’étais un cas de surdité isolé dans la famille, sans information, j’ai suivi un parcours scolaire en milieu ordinaire tout en étant appareillée. Une sorte d’intégration à la sauvette. Je n’ai pas bénéficié d’un dispositif d’inclusion spécifique. La débrouillardise était le maître mot. L’adaptabilité, le seul moyen d’avancer. J’ai compris rapidement que pour être considérée, il fallait maîtriser la langue française, savoir lire, écrire, au mieux parler, être en interaction avec le monde tout au moins. Je me suis fondue dans la masse avec un soutien orthophonique et n’ai rencontré mes pairs que beaucoup plus tard à l’âge adulte.

En parallèle, je me suis découvert une vocation enfant sans pouvoir en faire une voie professionnelle. La danse m’a permis de traverser cette période complexe et m’a forgée grâce à des valeurs de rigueur, de discipline et de dépassement de soi.

Plus tard, après une première expérience professionnelle dans le domaine tertiaire, il était difficile d’envisager un quelconque épanouissement professionnel puisque qu’à cette période, tous les métiers relatifs à Internet n’étaient pas encore nés et que le téléphone était omniprésent. Pendant ma reconversion professionnelle, j’ai acquis la LSF [langue des signes française, ndlr] et me suis orientée vers l’enseignement avec une licence sciences de l’éducation en poche. Devenue formatrice spécialisée bilingue, j’ai travaillé dans le domaine de l’insertion sociale et professionnelle pour les personnes sourdes et malentendantes puis au sein de l’INS-HEA* de Suresnes.

Parallèlement à mon parcours professionnel, je dansais toujours et j’ai voulu réaliser mon rêve : devenir professeure de danse (2004). J’ai fondé l’association D.A.N.S.E.R : la Danse, l’Art pour Nous les Sourds et les Entendants Réunis. Plus tard, j’ai complété mon parcours artistique en tant qu’interprète chorégraphique pendant neuf ans au sein d’une compagnie de danse inclusive contemporaine. Au final, j’aurai été au bout de ma vocation jusqu’en 2016, année de mon arrivée chez Deafi.

Quels défis à venir pour plus d’inclusivité ?
À mon sens, le défi principal pour toute personne sourde et malentendante est d’acquérir sa complète autonomie dans tous les domaines de la vie : scolaire, professionnel, parental, socio-culturel, de la santé ou de la justice et ce, à tous les âges. Pour les personnes sourdes et malentendantes nées dans un environnement non sourd, avoir besoin d’une tierce personne est fréquent. Le défi de notre société serait d’accroître les moyens humains, financiers et matériels adaptés à notre problématique afin d’éviter toute dépendance à l’adulte « entendant ». C’est la clé, faire en sorte d’exister libres et autonomes ; et cela ne peut se faire sans l’acquisition de la langue écrite.

Ainsi, les actions devraient pour moi se concentrer sur l’enfance plus particulièrement. Avoir à disposition une offre de scolarité choisie, pertinente, adaptée et équitable sur tout le territoire national serait d’un grand soutien pour les parents et la garantie d’un parcours scolaire solide et efficace. L’avenir professionnel le serait donc aussi. C’est dans le même temps, mettre en place réellement sur le terrain ce que la loi prévoit déjà et ce, dès la petite enfance avec la présence d’interprètes LSF, d’auxiliaires de vie scolaire formé·es, sur toute la durée de la scolarité et au-delà, jusqu’au post-bac : un encadrement fourni de bout en bout du parcours scolaire.

Enfin, il ne nous faut pas oublier les personnes malentendantes adultes et/ou seniors. Nous sommes a priori 7 % de la population française et ceux-ci en représentent une grande part, et avec le vieillissement de la population, cela va s’accentuer : des besoins accrus dans le domaine de l’accessibilité écrite de type transcription simultanée et sous-titrage. Aujourd’hui, l’offre n’est pas encore optimale. Au final, le défi d’aujourd’hui serait de rendre accessible tous les aspects et étapes de la vie d’un individu sourd ou malentendant.

Et la crise dans tout ça ?
Avec le recul, après un an et demi de pandémie, je pense que la situation est différente d’autrefois et une réactivité étonnante des pouvoirs publics a eu lieu. De plus, les gens sont sensibilisés depuis plusieurs années déjà et plus enclins à faire des efforts pour communiquer avec les personnes en situation de handicap auditif, cela n’était pas le cas autrefois, la surdité était une tare, sujet à moquerie.

Je pense que l’accessibilité médiatique s’est très vite mise en place dès le début de la crise sanitaire dans un besoin urgent de santé publique. Nous pouvons voir que les choses avancent beaucoup plus vite et qu’elles sont surtout réalisables alors que des années de combat associatif apportent des résultats beaucoup moins tangibles.

Dans cette population, chacun fait son choix de communication.

Pour certain·es, les choses n’ont pas changé car ils·elles sont signeur·ses, Au moment du confinement, grâce au canal visio, toute communication était déjà possible et heureusement, cela aurait été catastrophique avant l’ère d’Internet.

Pour d’autres, c’est devenu un isolement supplémentaire : lorsque le visage est couvert, la lecture labiale est alors impossible. La frustration peut être forte chez certaines personnes, et provoque un isolement social plus grand. Malgré tout, des masques inclusifs permettent une communication plus transparente dans le milieu spécialisé ou concerné par la surdité mais il est évidemment difficile et plus onéreux d’étendre cet usage au plus grand nombre.

Ainsi, comme toujours et partout, les minorités s’adaptent à leur environnement, et en particulier dans cette situation extraordinaire. En espérant que l’accessibilité aux médias et à l’information ne soit pas qu’un feu de paille et évolue encore jusqu’à ce qu’elle soit complète et équitable.

*Institut national supérieur de formation et de recherche pour l’éducation des jeunes handicapés et les enseignements adaptés

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