Les entreprises ne sont pas responsables de votre bonheur

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Geoffrey Wetzel, journaliste-chef de service

À l’heure où l’on fête le travail, revenons sur cette injonction au bonheur qui sévit depuis quelques années au bureau. Une entreprise n’a pas vocation à tenter de vous rendre « heureux ». Les mots ont un sens.

Hier, lundi 1er mai, une partie de la France battait le pavé pour protester contre une réforme dont le gouvernement voudrait bien faire croire qu’elle est acquise. Non la réforme des retraites qui nous astreint à travailler deux ans supplémentaires n’est pas derrière nous, du moins pas derrière ceux pour qui un lundi 1er mai férié et donc non travaillé sonne comme une bénédiction, une bouffée d’oxygène. Il est des métiers pénibles dont on se demande pourquoi l’intelligence artificielle (IA) dont on vante tant les mérites ne les a pas encore remplacés. Pour d’autres, les passionnés, ceux qui se réalisent pleinement par le travail, un lundi 1er mai n’a plus rien d’exceptionnel – il pourrait même se transformer en contrainte.

L’on a trop eu tendance, ces dernières années, à associer bonheur et entreprise. Comme si le premier dépendait du second. Non les entreprises ne sont pas responsables de votre bonheur – au risque d’aller contre les 82 % de salariés français qui ont estimé l’inverse dans un sondage mené en 2020. Bonheur n’est pas bien-être. Être heureux ne veut pas dire réaliser l’exercice de son activité dans de bonnes conditions.

Surtout, le bonheur objectif, le seul auquel pourrait éventuellement contribuer les entreprises, ne veut rien dire. Pour la philosophe du travail Julia de Funès : « On ne peut pas parler de bonheur au travail car le bonheur est du ressort du privé. Ce concept serait une ‘hypocrisie managériale’. En effet, il est impossible de gérer le bonheur des autres étant donné qu’il est indéfinissable, subjectif. De plus le bonheur est un état passager qui dépend d’autres personnes que celles du contexte professionnel. »

Encore une fois, aucun collaborateur ne peut attendre de son entreprise qu’elle le rende heureux. La même Julia de Funès pointe un possible glissement d’un ancien mode de management du père-contraignant vers un nouveau mode de management de la mère-surprotectrice. En confiant son bonheur aux entreprises, on se déresponsabilise : je ne suis pas heureux parce que l’entreprise ne parvient pas à faire en sorte que je le sois. Après l’État et ses 67 millions d’enfants, avons-nous droit à l’entreprise nounou ?

Cause ou conséquence, on constate que les entreprises multiplient les actions pour chouchouter leurs collaborateurs. Team building à tout-va pour resserrer les liens, culture « cool » née avec l’essor des start-up – au risque d’exclure au passage celles et ceux qui ne partagent pas les mêmes codes, cette injonction du « fun » au travail. Sans parler des chief happiness officer, du baby-foot à l’entrée, des cours de yoga à la pause déjeuner, des bureaux colorés. Bref tout ce qui relève du superficiel, du périphérique. Déjà dans un éditorial précédent, je me demandais : avez-vous déjà évité un burn out grâce à la présence d’un chief happiness officer ?

Des artifices, aussi nombreux et originaux soient-ils, n’ont jamais comblé l’essentiel. À savoir une confiance entre un salarié et son n+1, de l’autonomie, un management juste – ni toxique ni trop bienveillant – et une rémunération qui sait vous motiver. Les principes de base de bonnes conditions de travail, des leviers sur lesquels l’entreprise peut et doit agir.

Encore trop d’entreprises n’assurent pas ce service minimum : « innove, mais suis le process », « sois autonome mais badge », « dépêche-toi d’atteindre tes objectifs mais viens en réunion inutile qui dure deux heures », expliquait pour ÉcoRéseau Business Julia de Funès. « Choisissez un travail que vous aimez et vous n’aurez pas à travailler un seul jour de votre vie », disait Confucius. À un détail près, reste à savoir comment vous exercez ce que vous aimez. Alors aux entreprises d’en finir avec ces injonctions paradoxales, il en va du bien-être et donc de la productivité de leurs collaborateurs. Le bonheur, lui, est quelque chose de bien plus grand. Du moins qui dépasse les simples frontières de l’open space.

Journaliste-Chef de service rédactionnel. Formé en Sorbonne – soit la preuve vivante qu'il ne faut pas « nécessairement » passer par une école de journalisme pour exercer le métier ! Journaliste économique (entreprises, macroéconomie, management, franchise, etc.). Friand de football et politiquement égaré.

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