Éloge de l’humour au travail

Temps de lecture estimé : 3 minutes

Geoffrey Wetzel,
journaliste-chef de service

32 % des salariés français plaisantent au moins une fois par jour au bureau. Bien trop peu par rapport aux Italiens ou aux Indiens. Les Français ne sont pas moins drôles, mais ils ne mélangent pas travail et déconnade. À tort. L’humour dope la créativité, l’innovation et le bien-être en entreprise. Entre autres.

« Le cerveau est un organe merveilleux, il commence à fonctionner dès que vous vous levez le matin et ne s’arrête qu’à votre arrivée au bureau », écrivait le poète américain Robert Frost. Parce que l’on entre dans un nouveau système de codes et de normes. Où il importe de bien discerner ce que l’on peut se permettre de ce que l’on ne peut pas. Parmi les tabous : l’humour. Est-il bien sérieux de se fendre la poire en open space ? Le pouvoir de l’humour (éditions Eyrolles), publié en novembre par Vanessa Marcié, docteure en sciences de l’information et de la communication, voilà un ouvrage qui mérite davantage de lumière, tant l’humour apparaît indispensable à la réussite d’une entreprise.

L’humour au bureau n’a rien d’anecdotique. Si le monde du travail français prend de plein fouet la « Grande démission », le « quiet quitting » et l’épuisement professionnel, c’est évidemment lié aux conditions dans lesquelles les salariés exercent leur activité. Le manque d’humour, dans un lieu que l’on fréquente huit heures par jour, joue un rôle non négligeable dans ce mal-être. Des collaborateurs malheureux s’absentent davantage. Et ce même absentéisme a un coût. Pour les entreprises évidemment, mais aussi pour l’État : « Selon une étude de l’Institut Sapiens de 2018 […] Le coût moyen serait de 4 059 euros par an et par salarié [3 521 euros dans le privé et 6 223 euros dans le public, ndlr], multiplié par 26,6 millions d’employés et de fonctionnaires du secteur privé, cela représente un peu plus de 107 milliards, soit l’équivalent de 4,7 % du PIB ! ».

Les études le prouvent, et notamment les recherches de Jennifer Aaker et Naomi Bagdonas, nous commençons à perdre notre sens de l’humour vers 23 ans – soit plus ou moins l’entrée dans la vie active. « Un enfant de 4 ans peut rire jusqu’à 300 fois par jour alors qu’un quadragénaire mettra deux mois et demi pour rire 300 fois », rappelle Vanessa Marcié dans son livre. Et on retrouverait notre légèreté vers 70 ans… Qui a eu cette idée folle de bannir l’humour en entreprise ? Personne, mais le résultat « de règles implicites que nous transmettons de job en job, de stagiaire en stagiaire, de carrière en carrière, qui ancrent dans l’inconscient collectif cette idée que l’humour n’a pas sa place au travail et encouragent chacun d’entre nous à taire son sens de l’humour ».

Et pourtant, rire au bureau n’a jamais conduit une entreprise à la faillite… ce serait même l’inverse ! Des dirigeants ouverts aux plaisanteries seraient perçus comme plus sympathiques, agréables et efficaces – plutôt logique. Mais, surtout, leurs « subordonnés » seraient plus engagés dans leur travail. L’humour met à l’aise les membres de votre équipe. Et s’il est à l’initiative des managers ou supérieurs hiérarchiques, le message est lancé : « une permission de l’humour » attribuée à tous. « En tant que manager, il est essentiel d’encourager l’humour dans sa fonction de garantie de la sécurité psychologique nécessaire pour exprimer ses idées et ne pas être jugé pour cela. » À l’arrivée, davantage de prise de risque de la part de tous les collaborateurs lors de réunions et réflexions collectives. Soit la possibilité d’une plus grande créativité, d’innover.

Autres atouts, une meilleure communication, un pouvoir de désamorcer les conflits. Et une plus grande facilité à se souvenir d’un message transmis par le dirigeant – plus simple de retenir, pour les salariés, une histoire racontée avec humour plutôt que des objectifs annoncés de manière froide, plate, sans saveur.

Des employés qui rient en entreprise sont évidemment plus heureux. Et donc plus productifs : « Les employés les plus heureux sont 12 % plus productifs et, dans certains cas, jusqu’à 20 % de plus qu’un groupe témoin », constate une étude de 2015 menée à l’université de Warwick. L’humour, une stratégie à part entière pour doper la productivité d’une entreprise ? À quoi bon s’en priver…

Pas question d’inciter tel ou tel salarié à jouer le clown de service. On raisonne souvent ainsi car l’on réduit l’humour à la simple blague, « c’est bien plus que cela, à travers une simple blague vous pouvez faire passer un message fort, celui d’une intention positive ou négative », défend la spécialiste de l’humour Vanessa Marcié. Car oui, le rire rend possible une intégration plus rapide d’un nouveau collaborateur au sein d’un collectif. Un outil d’inclusion. Mais aussi d’exclusion voire de stigmatisation… Gare à ce que l’humour ne se transforme pas, à l’ère où nombre d’entre nous démissionnent à cause d’un manager toxique, en un moyen de rabaisser ou d’humilier un collaborateur.

Ce pourrait être la conclusion de ce bouquin, ce plaidoyer pour l’humour, qui se dévore d’une traite, « lorsque l’on atteint un certain niveau de responsabilités dans une organisation, ce ne sont plus vos aptitudes techniques ou opérationnelles qui font la différence mais bien votre capacité à créer du lien, un network, des alliances, à inspirer, à motiver… ». Des défis qui ne peuvent pas – ou qui ne peuvent plus car le rapport au travail évolue –  être relevés sans une dose, même minime, d’humour.

Journaliste-Chef de service rédactionnel. Formé en Sorbonne – soit la preuve vivante qu'il ne faut pas « nécessairement » passer par une école de journalisme pour exercer le métier ! Journaliste économique (entreprises, macroéconomie, management, franchise, etc.). Friand de football et politiquement égaré.

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