Ce bateau qui fait tanguer l’Europe

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Geoffrey Wetzel,
journaliste-chef de service

L’Ocean Viking, avec plus de 230 migrants récupérés par l’ONG SOS Méditerranée, a accosté à Toulon vendredi 11 novembre… Après le refus de Giorgia Meloni – présidente du Conseil des ministres d’Italie – d’accueillir ces hommes, femmes et enfants à bout de souffle. Bref, ce bateau prouve à quel point l’Europe se montre incapable de la moindre coordination. Du moins quand il s’agit de migrants.

Comment est-ce possible que deux pays, historiquement et géographiquement liés, deux voisins au cœur de l’Europe, en arrivent à s’écharper de la sorte, par ministres interposés, sur un tragique épisode humanitaire ? « C’est à titre exceptionnel que nous accueillons ce bateau, au vu des quinze jours d’attente en mer que les autorités italiennes ont fait subir aux passagers », a d’abord lancé Gérald Darmanin, « un choix incompréhensible » de l’Italie, « qui prend ainsi le parti de ne pas se comporter comme un État européen responsable », a poursuivi le ministre de l’Intérieur. Il n’en fallait pas plus pour que Giorgia Meloni monte au créneau : « La réaction agressive du gouvernement français est incompréhensible et injustifiée », rétorque à Paris la cheffe du gouvernement italien.

À l’arrivée, dans ce bras de fer franco-italien, c’est bel et bien la France d’Emmanuel Macron qui a cédé. Et elle a sans doute eu raison de le faire. Car avant le débarquement du navire humanitaire à Toulon, l’Ocean Viking avait essuyé le refus des autorités italiennes. Trois semaines d’errance et de calvaire pour les 234 migrants à bord – dont 57 enfants – dans l’attente de connaitre quel sol européen allait bien vouloir les considérer avec, au moins un peu, dignité. La France a sauvé l’honneur d’une Europe, et surtout d’une Italie, bien décidée à envoyer un message fort en matière de durcissement d’accueil migratoire. L’effet Meloni peut-être, et plus globalement l’extrême-droitisation progressive du continent depuis plusieurs années. Il suffit de regarder les réactions RN à la suite de la décision d’Emmanuel Macron…

Alors la France a sauvé l’honneur, oui. Mais de là à la qualifier de bon samaritain ? Notre pays a mis du temps avant de se décider. Et, faute de mieux, elle a fini par accepter le débarquement de l’Ocean Viking sur ses terres. Un humanisme de situation, exceptionnel, par défaut. Le même humanisme qui avait manqué à Emmanuel Macron en 2018 quand l’Aquarius, l’autre bateau à coque rouge, réclamait un port sûr pour soulager le périple de centaines de migrants. « L’humanisme ce n’est pas le bon sentiment […] Si je suivais cette voie elle ferait basculer le pays vers les extrêmes », lançait le Président de la République il y a quatre ans. Un humaniste, sûr de lui, ne pense pas à l’après, n’anticipe pas une percée des extrêmes et oublie les calculs, lorsqu’un bateau composé de vies humaines en perdition demande à ce qu’on l’accueille.

Il serait bien trop simple de fustiger, uniquement, le cynisme italien. Car évidemment tous les pays européens ne sont pas concernés de la même manière par ces navires de la dernière chance. Meloni a rappelé que son pays avait accueilli cette année 90 000 migrants, bien plus qu’en 2021 (un peu moins de 70 000, RFI). L’Italie se trouve en première ligne des arrivées depuis la Libye. Tout comme la Grèce, Chypre et Malte. Les ministres de l’Intérieur de ces quatre pays n’ont pas manqué de rappeler la fragilité du mécanisme volontaire de solidarité. Qui tablait, en juin, sur un objectif de relocaliser 10 000 personnes la première année dans d’autres pays (volontaires, et la France en fait partie) que ceux de première entrée. Et selon ces quatre États, le contrat, même s’il reste un peu de temps, est à des années lumières d’être rempli. Alors, que les pays qui ont accepté ce mécanisme prennent aussi leurs responsabilités… afin d’éviter à l’Italie qu’elle ne continue à accueillir toute la misère du monde !

Bref, « quelque chose ne fonctionne pas » dans la gestion européenne des migrants, a défendu Georgia Meloni, enfin une envolée sur laquelle on peut toutes et tous s’accorder. Alors que l’Europe devrait se réunir et retrouver une solidarité en son sein, la France a décidé, en guise de protestation, de suspendre « à effet immédiat » l’accueil prévu cet été de 3 500 réfugiés actuellement en Italie. Décidément, en France, l’accueil imprévu de cet Ocean Viking, que son voisin italien aurait dû réceptionner, ne passe vraiment pas. Qu’en sera-t-il de ces petits règlements de compte entre États européens dès lors qu’il s’agira, à l’avenir, de plancher sur les arrivées massives de migrants climatiques… Europe, où es-tu ?

Journaliste-Chef de service rédactionnel. Formé en Sorbonne – soit la preuve vivante qu'il ne faut pas « nécessairement » passer par une école de journalisme pour exercer le métier ! Journaliste économique (entreprises, macroéconomie, management, franchise, etc.). Friand de football et politiquement égaré.

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