Ngozi Okonjo-Iweala, nouvelle patronne du commerce mondial

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La nomination de la Nigériane à la tête de l’OMC constitue une rupture majeure à plus d’un titre.

Comme attendu, Ngozi Okonjo-Iweala, soixante-six ans, prend les rênes de la très influente Organisation mondiale du commerce (OMC), pour un mandat de quatre ans. Soutenue par l’ensemble des pays membres de l’institution, elle devient la première femme à la diriger et la première personnalité africaine dirigeante d’une organisation internationale. En pleine crise économique et sanitaire, elle aura fort à faire.

Un seul homme s’était opposé à la nomination de Mme Okonjo-Iweala, en soutenant la candidature de la ministre du Commerce sud-coréenne Yoo Myung-Hee. Cet homme : Donald Trump. La défaite de l’ex-président des États-Unis actée, la dirigeante nigériane a bénéficié du soutien et du consensus des représentant·es des 164 pays membres de l’OMC, dont celui de Joe Biden, le nouveau résident de la Maison Blanche. N’en déplaise à Donald Trump, c’est bien une femme africaine qui dirigera le commerce international pendant quatre ans. À peine désignée à la tête de l’organisation lundi 15 février, la grande patronne a affiché ses priorités et insisté sur le rôle que doit jouer son institution dans la lutte contre la crise sanitaire et économique : une OMC « forte » et « plus agile » pour relancer la machine et « surmonter les ravages » de la pandémie. Finis les blocages causés par les oppositions de Donald Trump, bien que Ngozi Okonjo-Iweala reconnaisse un « manque de confiance » entre pays membres, « pas seulement entre les États-Unis et l’Union européenne ou entre les États-Unis et la Chine, mais aussi entre pays développés et en développement ». Pour mettre fin à la paralysie de l’OMC et du multilatéralisme, la nouvelle dirigeante pourra s’appuyer sur sa solide expérience.

Sacré parcours
Ngozi Okonjo-Iweala naît le 13 juin 1954 au Nigéria, dans le petit royaume d’Ogwashi-Ukwu, dirigé par son père. Une fonction « royale » qui implique de veiller au bien-être de la population et à régler les différends entre habitant·es. Très vite, elle connaît des épisodes douloureux : à douze ans, elle transporte sa petite sœur de trois ans qui souffre d’une grave crise de paludisme pendant 5 km jusqu’au centre médical le plus proche. Elle sauvera sa sœur par une injonction de… chloroquine. En 1967, elle vit la guerre du Biafra, guerre civile nigériane qui fit 100 000 victimes civiles. De ses années tourmentées, Mme Okonjo-Iweala gardera une philosophie déterminée, forte, prête à faire face aux discriminations auxquelles elle sera confrontée lors de ses études aux États-Unis.
Au pays de l’oncle Sam, elle accumule les hauts diplômes d’économie : Harvard en 1976 et le Massachusetts Institute of Technology en 1981. Ensuite, déjà, elle intègre la Banque Mondiale, et suit l’avancée des projets financés au Nigéria. Très appréciée et surtout très compétente, elle gravit les échelons et devient secrétaire du conseil d’administration. Face aux discriminations et au sexisme, elle fait face. En 2003, le président nigérian Olusegun Obasanjo la ramène au pays, elle devient ministre des Finances. Lutte contre la corruption, privatisations, recul de 23 à 11 % du taux d’inflation du pays et multiplication par trois du PIB du pays, la ministre ne chôme pas. Après sa démission en 2007, elle retourne à la Banque Mondiale, dont elle devient directrice générale, numéro 2 derrière Robert Zoellick, le président de l’époque. Déjà une première.
En 2011, le nouveau président nigérian, Goodluck Jonathan, lui reconfie le portefeuille des Finances. En instaurant, avec le soutien de la BM et du FMI, un système d’authentification biométrique pour la fonction publique, elle élimine en quelques années des milliers de fonctionnaires fictifs et leurs salaires, une économie de plusieurs milliards de dollars. Puis, nouvel épisode tragique : en réduisant de moitié les subventions au carburant, le prix de l’essence double et sa mère de 83 ans est… enlevée ! Elle finira par être libérée.

Sacrés défis
Pour beaucoup, le parcours de Ngozi Okonjo-Iweala est exemplaire, pour certains, elle n’est pas sans failles. Sarah Chayes, auteure de Thieves of State, l’accuse ainsi de corruption à grande échelle : « Près de 1 milliard de dollars disparaissaient chaque mois des caisses de l’État quand elle dirigeait les finances ». Grave accusation. Qu’importent les critiques, la dirigeante poursuit son ascension. Elle quitte la BM en 2015 et enchaîne : conseillère senior chez Lazard, membre et présidente du conseil d’administration de l’alliance Gavi, siège au conseil de Standard Chartered plc et de Twitter, puis envoyée spéciale de l’Union africaine pour la lutte contre la pandémie de covid sur le continent.

Place aujourd’hui à la direction du multilatéralisme commercial, et d’une des organisations internationales les plus influentes. Selon Christine Lagarde, ex-directrice du FMI et actuelle présidente de la Banque centrale européenne, « c’est une femme merveilleuse qui privilégie une approche authentique des problèmes. Mais, attention, sous son gant de velours, il y a une main de fer et une forte volonté ». À sa table très chargée de dossiers, elle devra aider l’OMC à apporter des réponses aux exigences de la crise, à commencer par les besoins d’ « autonomie stratégique », exprimés par les États pour leurs secteurs clés. Autre grand chantier : celui de la négociation de nouvelles règles pour encadrer le commerce électronique, clé de voûte de l’économie numérique. Sans oublier la taxe carbone aux frontières, soutenue par Emmanuel Macron et son gouvernement. À ce propos, Mme Okonjo-Iweala salue l’objectif de lutte contre le réchauffement climatique, mais met en garde contre le risque de création d’une barrière aux importations en provenance des pays pauvres. Les défis ne manquent pas et l’avenir du multilatéralisme commercial dépendra sans doute de la réussite de la nouvelle directrice de l’OMC. Et de sa capacité à remettre les États-Unis dans le jeu.

Adam Belghiti Alaoui

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