Audition de Bruno Le Maire au Sénat : quelle stratégie pour l’indépendance économique ?

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« Si notre politique devait se résumer en un mot :  investissement, investissement et investissement. »

Bruno Le Maire, en ministre de l’Économie plus que jamais sur le devant de la scène, était interrogé par la Commission des affaires économiques du Sénat le mardi 2 février. L’occasion de tirer les bonnes leçons de la crise et de revenir sur les grandes manœuvres du gouvernement pour y survivre. Non sans réaffirmer les grands besoins économiques de la France de demain. Avec l’investissement public et l’indépendance économique pour mots d’ordre.

Sénatrices et sénateurs ont pu interroger le patron de Bercy sur les actions conjoncturelles de son gouvernement et de son ministère, et s’enquérir de l’avancée des grands dossiers du moment. Entre autres, le ministre a rappelé son opposition au rachat de Carrefour par le Canadien Couche-Tard, au nom de l’indépendance alimentaire de la France et du statut de premier employeur privé français de Carrefour. Il a indiqué qu’il continue de penser qu’une solution amiable est « possible et à portée de main » pour les tensions entre Veolia et Suez. Sur la question épineuse des taxations américaines des produits français, pas de détour : les négociations ont commencé avec l’administration Biden, et avec l’Europe : « Il n’est pas normal que lorsque les viticulteurs français sont touchés par des sanctions aussi pénalisantes, ils n’aient pas rapidement une réponse sous forme de fonds de compensation de la part de la Commission européenne. Nous avons écrit à la Commission à ce sujet », a affirmé Bruno Le Maire. Surtout, en répondant aux questions des parlementaires, le ministre de l’Économie a pris du temps pour exposer une stratégie de long terme, la stratégie économique structurelle du gouvernement. Et a dressé un grand objectif : l’indépendance économique et le renforcement des chaînes de valeur françaises.

D’emblée, Bruno Le Maire a réaffirmé sa « confiance dans l’économie française », insisté sur « la capacité de rebond exceptionnel » de la France. 18 % de croissance au troisième trimestre 2020, récession contenue à 8,3 % en 2020, rebond de la consommation des ménages… Le ministre a ouvert sur quelques « bonnes nouvelles ». Loin de se contenter de défendre son bilan, il aura également glissé sa vision sur les besoins de réformes structurelles, en l’occurrence celles du travail et la retraite : « Si nous ne voulons pas l’appauvrissement de notre pays, nous devons tous travailler collectivement davantage […] Tant que nous aurons des personnes qui partent plus tôt que dans d’autres pays à la retraite et des jeunes qui rentrent si difficilement sur le marché du travail, nous risquons de ne pas garantir aux prochaines générations le même niveau de vie que celui que nous avons. »

Le nécessité de l’investissement
Pour rentrer dans le vif de l’actualité économique, Bruno Le Maire a insisté sur la nécessité pour la France d’investir pour rebondir. Plutôt que de répondre aux voix qui réclament déjà que le plan de relance soit renforcé à coup de nouveaux milliards, le ministre a préféré « s’assurer que l’argent arrive dans les territoires et dans les entreprises, plutôt que d’ajouter de l’argent fictif ». Pour cela, il faut investir. « Est-il raisonnable de s’endetter ? La réponse est oui, déjà parce que le taux d’intérêt est de – 0,33 % […] Nous en avons besoin, si notre politique devait se résumer en un seul mot : investissement, investissement, investissement. » Pour autant, le ministre n’est pas favorable à l’endettement aveugle. « Si la dette va à l’investissement, c’est de la bonne dette, en revanche je ne suis pas favorable à l’endettement qui irait vers de la dépense pérenne », a-t-il ainsi affirmé. Le rôle de l’État serait donc de soutenir les investissements, publics comme privés, pour inciter à l’innovation et regagner l’indépendance économique française.

Tirer les bonnes leçons de la crise
Nous sommes en crise, oui, mais pour Bruno Le Maire la période est une « opportunité unique pour s’interroger sur les chaînes de valeur françaises ». Lesquelles, la crise sanitaire nous l’aura à nouveau démontré, ne sont pas suffisamment nombreuses. La France s’est trop reposée pendant plus de trente ans sur les mêmes chaînes de valeurs excédentaires et prestigieuses (agro-alimentaire, aéronautique, luxe…), sans investir assez pour diversifier les talents français, dit-il. D’autant plus qu’aujourd’hui, la crise pénalise particulièrement ces secteurs clés, à commencer par l’aéronautique et l’agro-alimentaire, victimes, entre autres, des taxations américaines induites par l’administration Trump. Sans oublier le manque de composantes critiques dans le secteur médical et pharmaceutique, la course au vaccin anti-covid et les difficultés de Sanofi et de l’Institut Pasteur, les meilleurs exemples. Mais il faut toujours, selon le ministre, redéfinir et renforcer les chaînes de valeur françaises pour répondre aux deuxième défaut mis en lumière par cette crise : la dépendance vis-à-vis de l’offre extérieure.
Plutôt que relocalisation des forces de production, Bruno Le Maire préfère parler de recréation des chaînes de valeur, fondées sur les savoir-faire et la création d’emplois. Pour illustrer l’idée, le patron de Bercy a invoqué les enjeux des technologies d’avenir : qu’il s’agisse de la mobilité électrique, de l’énergie hydrogène, du quantique ou des nano-technologies, la France doit développer des filières propres, et non dépendre de composants fabriqués à l’étranger.

Repenser la stratégie, de la recherche à l’industrie
Pour repenser et renforcer les chaînes de valeur stratégiques, encore faut-il se doter d’une stratégie industrielle sur le long terme. Et le ministre retient trois grands critères indispensables à tout futur investissement : un marché porteur d’avenir et pré-existant, des technologies et des investissements déjà en cours de réalisation et les capacités industrielles nécessaires pour le développement des technologies [ndlr : ce qui a cruellement manqué aux laboratoires français dans la course à l’élaboration du vaccin anti-covid]. « Une des grandes leçons de cette crise, c’est qu’il manque un lien plus étroit entre recherche et développement industriel », a ainsi reconnu Bruno Le Maire, pour qui il est primordial de s’interroger sur les barrières qui existent entre monde de la recherche et monde de l’industrie, pour pouvoir rattraper le retard qu’accuse la France. Une vieille question ! Là encore, il faut se montrer ambitieux et mettre les moyens : « Le ticket d’entrée pour être compétitif dans les domaines des nouvelles technologies, c’est le milliard d’euros. » L’occasion de revenir sur la nécessité d’investir, de disposer d’un capital-risque « beaucoup plus ambitieux ».

Pour clôturer ses réponses aux interrogations des sénateur·rices sur notre indépendance économique – parfois cinglantes, comme celles de Fabien Gay, sénateur de Seine-Saint-Denis, dénonciateur de la casse sociale –, le ministre a réaffirmé la nécessité d’exploiter le richesse du collectif européen, face à la suprématie américaine et chinoise. « Les enjeux sont tels que si nous ne travaillons pas main dans le main, notamment avec les Allemands, nous ne pourrons pas atteindre le poids nécessaire », a expliqué Bruno Le Maire, qui résume les besoins stratégique de l’indépendance économique française en trois points : lien plus étroit entre recherche et industrie, capacité de financement et investissement, coopération européenne.

En définitive, le ministre de l’Économie ne s’en cache pas, la crise que nous traversons actuellement est d’une violence qui rappelle le grand krach boursier de 1929. Pour autant, le patron de Bercy note « une grande différence avec la crise de 1929 : l’État doit protéger, et nous continuerons à protéger au maximum ».

Adam Belghiti Alaoui

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