Alice Zagury, Pdg et co-fondatrice de l’accélérateur TheFamily

Après avoir dirigé Le Camping, cette fonceuse de 31 ans, qui dirige l’accélérateur de start-up TheFamily, ignore la langue de bois sur le numérique. La preuve.

Quelle est la spécificité de The Family ?

Une éducation et des facilités, contre 1% du capital. Au programme rencontres avec des entrepreneurs en pleine ascension, des VC… Nous les soutenons dans le passage du problème à un produit, à l’aide de work-shops collectifs et d’accompagnements online. Puis le produit est transformé en traction. L’accompagnement est alors customisé, en face-à-face (office hours). Enfin, quand la traction a permis de créer un business model reproductible, nous recherchons les meilleurs experts et organisons des sessions spéciales qui peuvent durer plusieurs jours.

 

Il s’agit donc d’un accélérateur comme Y Combinator ?

Pas tout à fait. Y Combinator, créé en 2005 dans la Silicon Valley par Paul Graham, a appris à des start-up comme Airbnb ou Dropbox à grandir par un programme intensif de formations personnalisées et des coachs tels que Mark Zuckerberg ou Jerry Yang, choisissant la crème des projets pour les mener en trois mois devant des investisseurs. Cette approche est pertinente quand il y a plus d’argent que de projets, ce qui n’est pas le cas ici. Nous sélectionnons des projets qui ne ressemblent pas à grand-chose, les gens peuvent commencer à -10, du moment que leur rythme de progression est soutenu. Nous aimons particulièrement les fondateurs qui sont leur propre client parce qu’ils répondent à un besoin qu’ils ont ressenti. Frédéric Mazella, fondateur de Blablacar n’a-t-il pas mis au point son concept lors d’un voyage en train ? Nous n’offrons pas de bureaux. Ce qui compte avant tout est le réseau et l’argent, et le rythme de croissance.

 

Qui sont les autres co-fondateurs ?

J’ai rencontré Oussama Amar alors qu’il était de passage à Paris. Il a appris à coder à 12 ans, a vendu deux boîtes avant d’en avoir 18. Il a ensuite monté Hypios, échec commercial mais succès d’estime. Il a levé 3 millions auprès de 90 investisseurs. Il était jeune, a commis des erreurs et a fini par se faire éjecter. Ensuite, il est resté un temps dans la Silicon Valley et a pris des tickets dans diverses start-up. Quand il est arrivé au Camping, il avait 25 ans et son mentorat était efficace. Nicolas Collin, énarque, inspecteur des Finances, expert du numérique et auteur d’un rapport sur la fiscalité du numérique, fait le lien avec le gouvernement et les grands groupes.

 

Vous êtes-vous inspirée de solutions éprouvées à l’étranger ?

Je n’étais pas ingénieur ou entrepreneur à la base, il me fallait observer ce qui se faisait. J’étais déjà beaucoup allée aux Etats-Unis. J’ai aussi visité nombre de hackerspaces, laboratoires, notamment en Hongrie et en Allemagne, et rencontré diverses communautés. A Copenhague, où le premier accélérateur a vu le jour en Europe, Alex Farset m’a permis de vivre une semaine en immersion.

 

Pourquoi évoquez-vous une toxicité de l’écosystème en France ?

Les meilleurs éléments sont souvent contraints de partir parce qu’ils ne peuvent se développer. Les complications administratives et banquières sont encore une réalité. The Family a ainsi pour but d’être un sas de respiration, qui prend en charge les interactions avec des avocats, comptables, graphistes, designers adaptés au monde des start-up, pour pallier le ralentissement de l’écosystème. Par exemple nous avons mis au point un contrat avec lequel n’importe quel entrepreneur peut lever des fonds immédiatement, sans attendre que le tour de table soit « closé ». C’est une nouvelle culture que nous tentons d’insuffler. Tout ce qui a été pensé par l’Etat pour accompagner l’innovation l’a été en fonction d’une petite entreprise, pas une start-up qui recherche son business model.

 

Quel est votre rapport à l’échec ?

On entend beaucoup qu’il ne faut pas avoir peur de l’échec. Cette phrase est souvent mal comprise. Aux Etats-Unis personne n’est fier d’avoir essuyé un revers ; mais il importe de rendre cette peur de l’échec créatrice. C’est en fait une capacité à faire des expériences, à ne pas hésiter à recommencer à zéro… En France on a encore du mal à se lancer depuis les petites classes, les vieux schémas et l’élitisme ont la vie dure et empêchent bien souvent de laisser les porteurs tester les choses et se faire leur propre idée. Il ne faut d’ailleurs pas que les aînés – ceux qui ont créé en 2005 – se montrent paternalistes et croient avoir tout vu, dans la mesure où les business models évoluent très vite.

 

Êtes-vous optimiste quant à l’adoption d’une culture digitale dans le pays ?

Koudetat est un de nos dispositifs où nous mettons en ligne le parcours pédagogique des start-up accélérées. Nous avons été surpris du succès de la formule et de la diversité des inscrits : d’anciens banquiers comme des lycéens de 17 ans. L’esprit d’entreprise et de collaboration du numérique est une réalité. Est-ce que ce mouvement va influencer grands groupes et pouvoirs publics ? Rien n’est moins sûr. Des grands groupes sont conscients du changement mais adoptent la politique de l’autruche. D’autres, plus intelligents, adoptent trois types de comportements : les premiers nouent des partenariats avec des incubateurs ou des accélérateurs, afin de faire du « tourisme digital », de verser de l’argent, de venir une fois par trimestre en équipe pour écouter des pitchs et applaudir, mais sans avoir compris grand-chose de ce monde en émergence. Les deuxièmes s’adonnent au corporate venture, mais rares sont les start-up, une fois qu’elles sont absorbées, à perdurer. Les troisièmes développent des incubateurs coporate, mais les jeunes pousses qui en émergent avec succès manquent. La chose est possible, Nestlé l’a réalisé avec Nespresso, mais il importe de trouver des profils d’entrepreneurs et de créer un espace complètement décorrélé de la grande structure, sa stratégie et ses jeux politiques. Chez nous Nicolas Collin s’occupe du club « Les barbares attaquent », destiné aux grands groupes, afin qu’ils rentrent dans une vraie prise de risque. Il faut bien sûr de l’argent, mais aussi une culture de test, d’essai/erreur sur une problématique édictée au début.

 

Propos recueillis par Julien Tarby

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