Lunettes intelligentes, montres, bracelets, brassards et pendentifs connectés, vêtements équipés de capteurs… Le wearable computing débarque, change les usages, et pourrait encore largement évoluer.

Pourtant ses Smart Glasses auraient dû l'aider à trouver un bon coiffeur...
Pourtant ses Smart Glasses auraient dû l’aider à trouver un bon coiffeur…

Imaginez, d’ici quelques années : dans un bar, sur les tables, seulement quelques smartphones – les pauvres étant sur le point de rejoindre les walkmen à cassette et les bippers au cimetière des objets ringards. En revanche, une bonne moitié des clients porte d’étranges lunettes et semble ailleurs. Certains font une recherche sur le Net. D’autres consultent leurs e-mails. Un couple s’en sert pour filmer la décoration de l’établissement, tandis qu’un groupe de touristes asiatiques traduit la carte des consommations… Dans les transports en commun, les hôpitaux, à la Poste, dans les restaurants, sur les lieux de travail, des scènes du même type se répètent.

Il y a encore quelques années, une telle idée aurait relevé de la pure science-fiction – aussi crédible que le voyage dans le temps ou une invasion de martiens. Aujourd’hui, cette vision du futur ne ressemble plus à une anticipation farfelue mais est presque palpable. Le wearable computing est sur le pas de la porte : d’ici quelque temps celle-ci lui sera grande ouverte et ces technologies pourraient transformer en profondeur l’usage d’une partie des objets du quotidien.

Le wearable computing ? « Pour faire simple, ce sont les interfaces informatiques qui peuvent être portées sur le corps », précise l’un des fondateurs du site Le Web des Objets. C’est-à-dire, concrètement, les vêtements intelligents et les objets connectés (bracelets, montres, pendentifs, lunettes…). En un sens, son développement s’inscrit dans la continuité des évolutions de l’informatique. Des ordinateurs énormes des années 70 stockés dans des salles à la révolution du PC. Du PC à l’ordinateur portable, puis aux tablettes et aux smartphones. Du tactile aux objets connectés et à la réalité augmentée.

« La puissance de calcul est de plus en plus mobile, déplaçable, résume Kayvan Mirza, directeur général et co-fondateur d’Optinvent, start-up basée à Rennes et développant des lunettes connectées. Finalement, c’est la suite logique : l’ordinateur qui était dans notre sac se rapproche de plus en plus de notre ordinateur à nous, le cerveau ! » Une suite logique, certes, mais également une rupture, une évolution vers un usage de plus en plus confortable pour l’utilisateur. Au petit jeu de la comparaison « tactile vs wearable », ce dernier, sur le plan pratique, gagne aux points. Plus naturel et facile à oublier, il est également plus immédiat. « Dans le cas des lunettes connectées, pas besoin de sortir un appareil de sa poche : il est possible d’accéder à des informations sans aucun effort », explique Guillaume Plouin, responsable prospective pour le cabinet de conseil IT Octo Technology.

 

Smart Glasses

Ces lunettes intelligentes restent l’exemple de produit wearable le plus ambitieux et prometteur, au champ d’application le plus étendu. Si la Google Glass a reçu un important écho médiatique, d’autres sociétés planchent de leur côté sur des appareils similaires, sans craindre une seule seconde de se battre sur le même terrain que le géant américain. « Pourquoi devrait-on les redouter ? Ils ne sont pas plus experts que nous. Et puis ils avaient eux aussi des concurrents lorsqu’ils ont lancé leur moteur de recherche », tranche Kayvan Mirza. Sa société, Optinvent, réfléchit depuis 2008 à un modèle de lunettes connectées, baptisé Ora. La version professionnelle sera commercialisée dans les mois qui viennent, au prix de 700 euros. Pour la version grand public (autour de 300 euros), il faudra attendre début 2015.

Au cœur du dispositif : un projecteur rétinien. Les lunettes tourneront sous Androïd et auront des fonctionnalités proches de celles d’une tablette… « Mais portée sur la tête !, insiste Kayvan Mirza. Cela permettra de faire de la vraie réalité augmentée, car grâce à l’afficheur transparent présent devant les yeux, les images numériques virtuelles se superposeront à celles du monde réel. » Et également de garder les mains libres ; un point de détail particulièrement apprécié par tout smartphone addict s’étant retrouvé les bras chargés de valises dans un hall de gare, mais aussi par certains secteurs professionnels, notamment médical (chirurgie…) ainsi que dans la maintenance et la logistique. Car si aujourd’hui les logisticiens s’encombrent de divers appareils dans leur travail en entrepôt, les lunettes pourraient singulièrement leur faciliter la tâche en leur permettant de communiquer, d’être guidés par un procédé de géolocalisation ou encore de scanner des codes-barres simplement en regardant les palettes.

 

Penderie intelligente

Mais les smart glasses sont loin d’être les seuls représentants du wearable computing. D’autres objets, bien qu’ils présentent des champs d’action moins vastes, sont à l’étude ou déjà sur le marché. Les geeks les plus passionnés (et fortunés) pourraient bientôt connecter toute leur penderie. Lechal, marque créée par la société indienne Ducere Technologies, propose par exemple des chaussures et semelles intelligentes qui, glissées dans une paire de baskets (ou de mocassins, pas de jaloux) offre la possibilité via une connexion Bluetooth d’envoyer diverses données (calories brûlées, vitesse, distance effectuée…) vers le smartphone. Une paire de chaussures intelligentes destinée aux aveugles et malvoyants, intégrant un système GPS et des capteurs vibrants, a également été développée par la même entreprise.

De son côté, l’américain Heapsylon vient de créer avec ses Sensoria Fitness Socks des chaussettes connectées. Plutôt destinées aux sportifs, elles analysent notamment la répartition du poids ainsi que le nombre de foulées et leur longueur ainsi que la cadence de course et permettraient de prévenir maux de dos et blessures, en optimisant la façon de courir. Différents types de vêtements connectés, comme le T-shirt développé par le consortium français Smart Sensing, permettront également dans un futur proche de relever divers indicateurs sur la santé et les performances sportives (respiration, température, état de déshydratation, rythme cardiaque…). Il est même impossible de faire une blague vaseuse à propos de l’absence de caleçons connectés : Durex annonçait en avril 2013 travailler sur Fundawear, un modèle de sous-vêtements vibrants contrôlables à distance par smartphone. On n’arrête pas le progrès.

Au-delà des vêtements, différents types d’accessoires connectés ont également été développés. Ils répondent dans la plupart des cas à des problématiques similaires : santé, meilleure connaissance de soi, optimisation des performances sportives ou amusement des geeks. Samsung, Sony ou Pebble proposent ainsi des montres intelligentes. La Pebble Watch, par exemple, reliée au smartphone, permet de lire ses notifications Facebook, mail ou SMS et de gérer son lecteur multimédia. Et le brassard connecté Myo créé par la société Thalmic Lab permet, en utilisant les mouvements de l’avant-bras et des doigts, de déclencher des actions de contrôle sur certains objets environnants (PC, lecteur mp3, etc.).

 

Un risque d’envahissement ?

Côté santé, le Français Withings vient de lancer une nouvelle version de son tracker d’activité, le Pulse O2, désormais disponible sous forme de bracelet. Pour que type de mesures ? « D’abord l’activité physique, avec le nombre de pas, les calories consommées ou la distance parcourue, explique Alexis Normand, en charge du Business développement santé pour Withings. Ensuite, la santé du cœur : un capteur optique au dos du tracker permet de mesurer la fréquence cardiaque au repos et de suivre son évolution pendant et après l’effort. La qualité de la respiration, également, grâce à un lecteur d’oxymétrie. » Et enfin le sommeil, puisque le Pulse O2 permet de suivre ses différentes phases et de générer des statistiques sur le long terme. Le tracker envoie les informations sur le smartphone où une application permet de les traiter.

De multiples types d’objets existent. Peut-on pour autant parler de révolution ? Sur le plan technologique, pas encore : l’immense majorité de ces appareils s’appuie encore sur le smartphone. « Ils en sont fortement dépendants, confirme le co-fondateur du Web des Objets. Le smartphone reste le cerveau : l’objet connecté capte les informations, mais c’est l’application du téléphone et la partie logicielle qui la traitent. » Et quid d’une révolution sur le plan des usages ? Là encore, bien que le champ des innovations possibles soit infini, nous n’en sommes qu’aux prémices. Beaucoup de ces objets proposent des évolutions, certes passionnantes pour les mordus de technologie ou les adeptes de « Quantified Self » (cf. encadré), mais dégagent aussi un petit côté gadget et des fonctionnalités limitées. « Il y a quelques cas d’usages nouveaux, mais on est pour le moment sur des opérations assez simples, reconnaît Guillaume Plouin. Le smartphone reste un objet beaucoup plus incontournable que la montre connectée. »

Reste qu’il est extrêmement difficile de prévoir comment l’usage de ce type d’appareils va évoluer et se populariser dans les années à venir. « Après tout, peu de personnes avaient anticipé que le mobile allait se démocratiser à ce point, compare Guillaume Plouin. Les objets wearables peuvent très bien entrer rapidement dans les mœurs et les gens devenir accros. » D’autant plus que le champ d’application et d’innovations possibles est loin d’avoir été exploré et que les évolutions sont à peine imaginables, de nombreuses sociétés travaillant sur ce type de produits en R&D.

En cas de démocratisation massive de ces objets wearables, le risque d’un envahissement technologique dans la vie de tous les jours se présentera. Les tests des Google Glass ont déjà fait éclore des problèmes en matière de respect de la vie privée et d’intimité (les fameux « Glassholes »). Mais si l’exemple des accros aux smartphones laisse supposer que certains utilisateurs pourraient se laisser dépasser par ces nouvelles technologies, les spécialistes de la question refusent d’incriminer l’objet lui-même, préférant renvoyer chacun à une nécessaire autorégulation dans l’usage de ces outils.

 

Article réalisé par Jérôme Larsan

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