On la croyait gravée dans le marbre du paysage géopolitique mondial. On pensait sa monnaie solidement installée au firmament des devises qui comptent. On était convaincu que l’idée même d’Union européenne, gage de paix et de prospérité de ses Etats membres, ne souffrirait guère de contestation. Et pourtant… Une crise socio-économique profonde, la progression spectaculaire de partis populistes et le (re)surgissement d’idées nationalistes au goût douteux ont suffi à faire vaciller l’édifice bruxellois. De Rome à Londres en passant par Paris et Berlin, la construction européenne fait débat. L’Union est-elle toujours une réponse adaptée à une situation complexe ? Peut-on faire s’entendre la prospère Allemagne avec les vilains petits canards du drapeau étoilé ? Faut-il aller plus loin dans la coopération en se tournant vers la fédération ? Doit-on mettre en place un gouvernement européen supranational ?… Autant de questions dérangeantes, en partie parce qu’on les pense inédites. Or, celles-ci ne se posent pas pour la première fois, tant les craintes, questions sans réponses et lignes de fracture ont toujours fait partie du long fleuve agité de la construction européenne. La preuve en dix points clés qui expliquent à quoi ressemblait le débat européen il y a cinquante ans, au temps de Schumann, Monnet et Adenauer.

La construction européenne, un processus qui n'a rien d'un long fleuve tranquille
La construction européenne, un processus qui n’a rien d’un long fleuve tranquille

Le problème allemand. C’est un élément central de la question européenne dans les années 60, qui explique l’important euroscepticisme d’alors. « Pour la majorité des gens qui avaient connu l’Allemagne hitlérienne, il n’est pas question de bâtir une Europe avec l’Allemagne, et surtout dans laquelle elle aurait les mêmes droits que les pays vainqueurs, juge Gérard Bossuat*, spécialiste de l’histoire de l’unité européenne, professeur émérite de l’université de Cergy-Pontoise, chaire Jean-Monnet ad personam, et chercheur associé à l’UMR Irice Sorbonne. Lorsqu’arrivera dans le débat public la question de la Communauté européenne de défense (CED), même réaction : l’opinion publique voit avec horreur ce qu’elle juge comme un réarmement de la Wehrmacht. »

Une CECA préparée en cachette. Lorsque Jean Monnet et Maurice Schumman préparent leur Haute-autorité du charbon et de l’acier, c’est peu dire qu’ils ne sont pas sûrs de l’accueil qui sera réservé à leur projet. « La meilleure preuve, explique Gérard Bossuat, c’est qu’ils préparent tout cela en cachette. Le 9 mai 1950, la veille de la présentation du projet en conseil des ministres, peu de gens sont au courant du contenu et de l’existence même du texte. » Bref, une cachoterie pour ne pas effrayer une opinion publique hostile. Vous avez dit euroscepticisme ?

Non à la petite Europe. Si Europe il doit y avoir, ce doit être une grande Europe occidentale, de l’Atlantique à la Pologne, incluant les pays scandinaves et surtout le Royaume-Uni, qui jouit après la guerre d’une excellente réputation. C’est en résumé le point de vue dominant en ce milieu de siècle. « Une petite Europe faisait craindre une Europe trop chrétienne ainsi qu’une domination allemande, explique l’historien. Il y a aussi une raison purement économique à cette volonté d’Europe élargie : la nécessité de bâtir une grande union douanière. »

Les « pour » une Europe fédérale. Comme aujourd’hui, l’un des débats majeurs au sein du débat européen est celui entre les partisans d’une Fédération d’un côté, d’une Confédération de l’autre. Ce sont les seconds qui ressortent vainqueurs du duel. « L’idée de fédération restera comme une idée de rêveurs », juge Gérard Bossuat.

Les partisans de la Confédération. Dans une période où la perte de souveraineté des Etats est un sujet tabou, les tenants d’un concept de confédération pèsent indéniablement beaucoup plus lourd que leurs opposants, partisans d’une union supranationale. Churchill, de Gaulle notamment, seront deux des artisans majeurs de l’avènement de l’idée de confédération, dans laquelle les Etats gardent la primauté sur l’Union.

Une construction par clonage de la CECA. Au milieu du siècle, la construction européenne s’envisage moins comme une construction linéaire que comme une série de clones, dans différents domaines, de ce qui s’est fait dans la CECA avec le charbon et l’acier. « Le premier de ces clones, c’est l’Euratom (1957), la deuxième grande idée de Jean Monnet, puis la PAC, mise en place en 1962, qui est un marché commun agricole, mais pas seulement, puisqu’elle fixe des obligations de production, des quotas et des prix », explique Gérard Bossuat.

Un leadership franco-britannique. Si le couple franco-allemand préside aujourd’hui aux destinées de l’Union, il y a cinquante ans, ce sont la France et le Royaume-Uni qui font figure d’éléments moteurs. C’est seulement après le refus anglais de participer à la CECA que l’Allemagne entre dans le concert européen.

L’Europe, un besoin primaire. A l’origine, la construction européenne est imaginée comme une réponse aux besoins très primaires des populations et des Etats encore traumatisés par la guerre. « Les gens avaient besoin de se nourrir, d’un logement, de transports rapides et efficaces. La construction européenne répondait à ces défis, de même qu’elle répondait à celui de reconstruction des Etats et de positionnement géopolitique dans un contexte de guerre froide », note l’historien.

Les grands hommes. Paul-Henri Spaak, Paul van Zeeland, Konrad Adenauer, Maurice Schumann, Jean Monnet, Guy Mollet… Quelle que soit leur couleur politique et leur vision personnelle de la construction européenne, ceux qui ont amorcé le processus de construction européenne partageaient tous une idée fixe : « Apporter la paix en Europe, là était la base de leur action », affirme Gérard Bossuat.

La bienveillance modérée des Américains. La construction européenne ne laisse pas indifférents les autres acteurs géopolitiques. Parmi ceux-ci, les Américains se montrent très favorables à la construction car ils pensent qu’elle renforcera l’Europe dans le cadre de l’affrontement Est/Ouest. C’est à partir de Nixon que les Etats-Unis commenceront à voir l’Europe comme une rivale. Côté URSS, la position est claire : le marché européen représente une machine de guerre capitaliste et antisoviétique.

*Auteur de La France et la construction de l’unité européenne, de 1919 à nos jours, Paris, Armand Colin, octobre 2012 / L’Europe occidentale à l’heure américaine (Plan Marshall et unité européenne), 1944-1952. Complexe, Bruxelles, Questions au XXe siècle, 1992, 351 p.

 

Article réalisé par Olivier Faure

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