La place des jeunes (<35 ans) dans les organisations

Des revendications différentes des générations passées. Un passage obligé.
Des revendications différentes des générations passées. Un passage obligé.

La revanche des (têtes) blondes ?

Tandis que les organisations évoluent doucement pour mieux les intégrer, les jeunes empruntent des chemins de traverse pour prendre plus de place. Plus vite et plus fort ?

Génération martyrisée… Génération humiliée… Mais génération libérée ? La place des jeunes dans nos organisations reste mince. Leur inexpérience, leur immaturité et leur imprévisibilité sont bien souvent en tête de liste des reproches qu’on leur assène pour mieux les exclure. En réaction, un sentiment de défiance s’est installé chez eux. Un classique. A l’égard des médias, des institutions, des politiques, de l’entreprise. Fraichement, les élections présidentielles nous rappellent cette volonté de s’émanciper du classicisme politique. En parallèle, la sinistrose gronde et se chiffre. L’enquête « Génération What ? » sur les jeunes européens publiée en décembre 2016 par le Cevipof, centre de recherches de Science Po, qui fait écho à l’enquête « Génération quoi ? » de 2013, met en exergue le pessimisme des jeunes, inquiets face aux possibilités que peut leur offrir la société en termes de travail, d’épanouissement et d’engagement citoyen. Un sentiment d’impuissance qui se double d’une quête de sens lorsque l’on sait que ladite jeunesse souhaite privilégier un travail épanouissant plutôt qu’une forte rémunération, et s’engager pour des modes de vie durables. « Sacrifiée » et « perdue » selon les termes de l’étude, cette génération a fait de l’insécurité et de l’impermanence un mode de vie. Et 65% des jeunes, +12% par rapport aux chiffres de 2013, évoquent pouvoir être heureux, sans travail, ni famille… – que reste-t-il ? – au jour le jour. Face au verre à moitié vide, comment faire des jeunes des acteurs enthousiastes plutôt que des observateurs moroses ? Comment dénouer les mains de nos forces vives ?

Des places intouchables ?

La jeunesse souffre… d’un manque de représentation. 10% des députés ont moins de 40 ans selon les derniers chiffres d’une étude commanditée par l’Union Interparlementaire. Tel est le cas de la France. Même son de cloche en Europe. Seule exception à la règle, la Norvège qui dépasse la barre des 10% des députés de moins de 30 ans. Malgré ce constat, aucune piste pour mieux intégrer les jeunes aux processus de décision ne fait consensus. Peut-être celle de mieux les informer. « Intégrer le politique, on ne sait pas trop comment s’y prendre si personne ne nous met le pied à l’étrier. Il y a une méconnaissance des dispositifs et des institutions », explique Aurélie Perruche, élue à la CCI de Paris, fondatrice à sa sortie d’école de Likiwi, solution de téléphonie sur les réseaux sociaux en 2009, puis Ma Spatule.com en 2012, qui vise aujourd’hui la députation.

A l’échelle des collectivités, les jeunes sont mieux inclus dans une logique de coproduction éducative. Les Conseils locaux de la jeunesse (CLJ) fleurissent dans de nombreuses villes de France comme à Issy-les-Moulineaux, un des premiers conseils, créé en 2006 pour devenir un lieu de débat et d’engagement en termes de projets citoyens. En parallèle, des parlements de jeunes existent dans au moins 35 pays. Mais la finalité de ces instances, aussi louables soient-elles, ambitionnant l’émancipation politique et le développement d’une appétence aux affaires publiques, n’est-elle pas limitée en étant une structure qui met de fait les jeunes à l’écart ? Commencez à devenir citoyens et engagés dans votre coin… Revenez plus tard dans la cour des grands…

Le piège du jeunisme

D’après cette même étude, l’instauration de quotas ne fait pas partie des demandes prioritaires des jeunes. Des initiatives menées dans d’autres pays existent toutefois. Ainsi, des quotas ont-il été mis en place au sein du parti social-démocrate en Suède avec une place de 25% réservée aux moins de 25 ans. Trois partis néo-zélandais ont également adopté cette voie. Au Maroc, au Kenya et en Ouganda entre autres, la loi réserve des sièges aux élus jouvenceaux, mais de façon symbolique. En France, un projet de loi de 2014 a été tué dans l’œuf. Peut-on traiter du « jeunisme », comme l’on traite du féminisme en pensant à tout prix égalité ? A cette question, une évidence frappe : l’intégration des jeunes ne peut être traitée comme l’égalité entre les sexes, population vieillissante oblige… Ce prisme ne semble pas être le bon. « Le jeunisme pour le jeunisme n’est pas une bonne chose. L’idée n’est pas de faire du jeunisme pour maintenir les organisations existantes », analyse Quentin Hénaff, animateur national du forum français de la jeunesse, organisation qui regroupe 15 organisations gérées par les jeunes (politiques, syndicalistes ou mutualistes). Effectivement, engager des jeunes ne signifie pas toujours modernité ou progressisme, comme l’illustre la benjamine de l’Assemblée nationale, Marion Maréchal Le Pen, pas encore 30 ans, qui incarne le renouveau du parti en surface tout en soutenant les thèses identitaires les plus arriérées de l’aile dure de l’extrême droite… D’autres rares exemples pourtant arrivent à briser le plafond de verre qui contraint la jeunesse, mais attestent tous de parcours imprégnés de politique dès le berceau. Parfois taxés d’être des marionnettes sous le giron de conseils électoraux remplis d’édiles aguerris, parfois catapultés grâce à leur imbrication dans le sérail politique, certains d’entre eux incarnent toutefois une forme de renouveau. A l’image de Gérald Darmanin, ancien secrétaire général adjoint LR, député LR à 30 ans en 2012 de la 10ème circonscription du Nord, puis élu maire de Tourcoing (100000 habitants, Nord) dans la foulée à 32 ans, ou de Rémi Dick, actuel plus jeune édile de France de 22 ans aux rênes de Florange, petite ville de 11000 âmes. Quelques coups d’éclats électoraux offrent également un « coup de jeune » aux mairies de France, en réaction à un pouvoir trop longtemps en place. En mars 2014, Robin Reda (LR) enlève la mairie de Juvisy-sur-Orge (Essonne, 15000 habitants) à 43 ans de « municipat » socialiste. De même à Hesdin en 2014, où Stéphane Sieczkowski-Samier, à l’époque 22 ans et surnommé « Le petit Sarko », gagne les élections dans cette collectivité du Pas-de-Calais. Idem pour Mathieu Cékovic, 21 ans en 2014, qui devient maire de Saint-Boingt (Meurthe-et-Moselle, 77 habitants) ou encore Louis Chambon, 22 ans, devenant maire socialiste de la commune du Falgoux (139 habitants, Cantal). Aux âmes bien nées (bien éduquées et bien entourées), la valeur n’attend donc point le nombre des années, bien que ces « Rodrigue » de la politique constituent une bien maigre liste sur les 36000 communes qui tapissent notre territoire. Quelques gouttes de la fontaine de jouvence dans la mare politique.

Chemins de traverse

« Transformer la manière dont sont prises les décisions pour être comprises et acceptées par les nouvelles générations, avec plus de participation et d’horizontalité, permettrait de casser ce cercle de la reproduction sociale. Il faut se demander pourquoi la jeunesse est en dehors du cadre. Et comment le redessiner en discutant les processus de décision et de gouvernance de chaque organisation », lance Quentin Hénaff. Frayer des voies de passage, qui irriguent la politique et l’entreprise. C’est avant tout lutter contre l’incapacité des organisations à se régénérer. A ce sujet, le forum français pour la jeunesse préconise entre autres, dans son dernier livre blanc, d’instaurer un non cumul des mandats dans le nombre et la durée, règle qui serait à étendre à l’ensemble des mandats représentatifs de la vie économique et sociale. François Asselin, président de la CPME (ex-CGPME) tire dans le même sens : « Si on veut attirer les jeunes, il faut leur laisser de la place. Dès mon élection, j’ai voulu qu’on toilette nos statuts en région pour éviter les mandats à vie. Quand les statuts sont dynamiques, on sait que cela attire des vocations et donc plus de jeunes. Je considère que nous ne sommes que de passage. Je ne crois pas au syndicalisme d’appareil mais à celui de projet et cela est en harmonie avec les aspirations des jeunes ». La CPME, et bon nombre d’organismes tels que la CCI Paris, ont fait le choix d’établir de nouvelles feuilles de route pour mieux se positionner sur les mutations inhérentes à l’entreprise. Pour la CPME, le monde de demain se dessine autour de trois grands principes : la valeur travail, la prise de risque et l’acceptation de l’insécurité afin d’entreprendre. Trois tendances qu’éprouve déjà la jeunesse dans son rapport à l’activité professionnelle.

Des lignes qui bougent plus vite dans les grands groupes ?

« La transformation ne peut pas se faire en ignorant cette génération. Signe des temps, le Moovjee accompagne des grands groupes pour les faire évoluer. Des entrepreneurs de moins de 30 ans conseillent des équipes avec des profils seniors sur des projets d’entrepreneuriat ou d’essaimage », note Dominique Restino, président du Moovjee, président de la CCI Paris, vice-président de l’AFE (ex-APCE). Au Moovjee, association qui accompagne les moins de 30 ans qui ont repris ou viennent de créer leur entreprise, l’apport de compétences ne se réalise pas uniquement du senior vers les jeunes entrepreneurs. Le dispositif crée une relation entre pairs plutôt que de marquer un écart d’âge ou d’expérience. Une manière de canaliser la jeunesse ? « Quand on crée une entreprise, on a beaucoup d’insouciance. On n’a pas de famille, pas de frais et des idées parfois farfelues. Mais quand ces dernières sont cadrées notamment par un mentor, elles peuvent accoucher de business innovants », soutient Aurélie Perruche.

Cette idée du « mentoring » n’est d’ailleurs pas l’apanage du Moovjee. Nombreux sont les grands groupes à mettre en place ces dispositifs pour les hauts potentiels. Adecco n’a pas hésité à proposer en job d’été de devenir le bras droit d’Alain Dehaze, président du groupe, pendant un mois moyennant un traitement de 7000 euros. Outre les stratégies de marque employeur des grands groupes, plus discrets sur le sujet de l’intégration des talents, Engie, Total ou encore L’Oréal pratiquent le mentoring – à ne pas confondre avec le coaching classique – entre cadres seniors et hauts potentiels pour un échange bilatéral de bonnes pratiques. D’autres groupes vont même encore plus loin. BNP Paribas, Accenture, Axa, La Française des Jeux font partie de ces organisations mettant en place du « reverse mentoring ». Entendez ici un dispositif où les apprenants et les mentorés sont les profils dits expérimentés. L’idée en l’occurrence est proche de celle du Moovjee : comprendre comment raccourcir les cycles d’innovation, encourager l’intrapreneuriat et surtout rendre opérationnels les collaborateurs à la calvitie naissante en difficulté sur les questions afférentes au digital. Les bonnes pratiques n’iraient-elles pas dans le sens d’un renforcement du lien intergénérationnel ? « Les entrepreneurs expérimentés ont souvent en tête ce qu’ils vont apporter dans notre dispositif de mentorat. Mais ils ont souvent l’impression de plus en retirer que d’apporter en expérience. Il existe donc une réciprocité. Et nos jeunes entrepreneurs apportent parce qu’ils bousculent les codes et expérimentent de nouvelles voies », analyse Bénédicte Sanson, secrétaire générale du Moovjee.

En dehors du travail, point de salut ?

Si les jeunes aiment porter le bonnet d’âne en matière de participation aux élections, c’est peut-être parce que ces derniers privilégient les lauriers du monde associatif. «La France à été classée deuxième en Europe par rapport à l’engagement de sa jeunesse d’après un baromètre sur l’engagement des jeunes commandé par le ministère de la Jeunesse. Son manque de représentativité et sa défiance à l’égard des institutions et dispositifs montrent que les organisations exploitent mal le potentiel. Cette étude montre que les jeunes sont prêts à s’investir dans des sujets légers comme le sport, le loisir mais également dans le social, l’environnement, la santé », analyse Quentin Hénaff.

Les choses évoluent. La jeunesse n’est pas si molle et paresseuse. « Elle possède simplement ses propres codes – qu’il convient d’intégrer – et est mue par une permanente quête de sens. Elle a envie de savoir pourquoi elle bosse. Le salaire et la rémunération ne sont plus fondamentaux dans la vie », note Dominique Restino. La Jeune chambre économique française (JCEF) tient également à exploiter l’implication des forces vives de la nation. « Depuis le mois de janvier nous travaillons sur un chantier qui concerne l’insertion économique et citoyenne de la jeunesse. Il s’agit de créer un pacte citoyen. Dans ce dernier, le CV citoyen doit permettre de faire reconnaître des savoir-être et des savoir-faire dégagés dans le cadre associatif. L’engagement ne doit plus être uniquement le bas de CV. C’est une nouvelle clé pour comprendre les candidatures », résume Julien Bourgoin, président de la JCEF. Une réflexion à propos, menée de concert entre laboratoires de recherche, JCEF et des entreprises telles qu’Adecco.

Des jeunes plus audibles qui rebattent les cartes

Qu’il s’agisse des mondes privé ou public, une même lame de fond traverse les organisations. Les jeunes aspirent à davantage d’horizontalité dans la prise de décision. « On aurait tort de croire que les jeunes s’intéressent moins à la politique. Nous le faisons d’une autre manière. Notre engagement a changé de nature. Surtout, nous sommes plus écoutés. Le numérique rebat les cartes car aujourd’hui, mieux que quiconque, nous maîtrisons les médias, les réseaux sociaux. Quand nous parlons, nous sommes beaucoup plus audibles », s’enthousiasme Nicolas Rohr, jeune fondateur des boutiques Faguo et membre de la CCI Paris. Si les aînés ne sont pas toujours pressés de leur faire de la place, les jeunes n’en ont cure et préfèrent révolutionner le système. Le meilleur exemple ? Quand la jeunesse reprend le pouvoir via l’entrepreneuriat. La loi sur l’usage non-agricole des pesticides, promulguée en février 2014, a été co-construite avec les internautes de la plateforme Parlement & Citoyens. « Les parlementaires prennent conscience que leurs textes ont plus de légitimité et d’efficacité lorsqu’ils mobilisent les citoyens pour les aider à les rédiger plutôt que les lobbies », explique Armel Le Coz, tout juste 29 ans au moment de fonder Parlement & Citoyens, plateforme déjà utilisée par plus d’une quarantaine de parlementaires.

Geoffroy Framery

Répondre

Saisissez votre commentaire
Saisissez votre nom ici