L’optimisme dont il est ici question n’est pas une question d’humeur anecdotique, mais de santé des individus, des entreprises et des pays.

Le Chat by Philippe Geluck
LE CHAT by Philippe Geluck

EcoRéseau Business, qui à longueur d’éditos et d’enquêtes cherche à porter sa plume dans la plaie béante du pessimisme, ne pouvait passer à côté d’une manifestation comme le Printemps de l’Optimisme. L’aréopage de participants experts, philosophes, entrepreneurs, économistes, etc., aussi diversifié que qualitatif, vient encore démontrer l’importance du sujet. Pourquoi Thierry Saussez, fondateur de la manifestation, vient-il encore d’écrire “50 bonnes raisons de choisir l’optimisme” ? Pourquoi Coca-Cola France a-t-il lancé l’Observatoire du bonheur ? Pourquoi le Conseil économique, social et environnemental (CESE) qui accueille l’évènement, s’intéresse-t-il à cette notion ? Parce que tout ce petit monde sent bien que nombre de freins et problèmes rencontrés à l’échelle des individus ou de la société découlent d’un état d’esprit. Or celui des Français n’est pas positif. Il suffit de lire les grands auteurs du passé pour constater qu’à toutes les époques, le discours du « tout va mal » était déjà dominant. 70% des Hexagonaux se disent « plutôt ou très satisfaits » de leur vie d’un point de vue individuel, quand dans le même temps, 80% d’entre eux affirment être très inquiets de la situation globale du pays. Un paradoxe qui n’est pas de l’ordre de l’anecdotique, mais qui pourrait continuer d’influencer négativement le destin du pays pour encore très longtemps.

 

Des raisons concrètes au « c’était mieux avant »

Des excuses à cette addiction aux antidépresseurs ? Historiques tout d’abord, la France étant un vieux pays à l’histoire riche et glorieuse, contrastant avec la situation de déclin connue aujourd’hui. Une comparaison qui noircit les lunettes de ses habitants. « Les nations jeunes ne connaissent pas ce problème. Sans passé sur lequel se retourner avec nostalgie, elles sont naturellement tournées vers l’avenir et sont plus enclines à l’optimisme. On dit que les peuples heureux n’ont pas d’histoire », remarque le philosophe et sociologue Frédéric Lenoir, auteur de “Du bonheur, un voyage philosophique” (2013) et “La puissance de la joie” (2015). Un défaitisme qui tire aussi ses racines dans la tradition de critique hexagonale, avec Descartes en figure de proue. Ce qui n’est pas forcément négatif, car elle est aussi le signe d’une certaine lucidité dans notre compréhension du monde. « Au lendemain du 11-Septembre, notre analyse de la situation fut bien meilleure que celle des Anglo-Saxons », précise Frédéric Lenoir. La conjoncture entre aussi en ligne de compte, mais sans doute pas de manière décisive, en témoigne le moral supérieur des Grecs ou des Espagnols. « Une autre part de responsabilité est à mon sens portée par les hommes politiques, au travers du manichéisme droite/gauche qui structure notre système politique. En permanence, il y a une moitié du pays qui se trouve insatisfaite et à qui l’on vend du catastrophisme », reprend Frédéric Lenoir. Ajoutons pour finir une dose de posture, le Français aimant montrer qu’il surnage et se débrouille en milieu hostile.

 

Un pessimisme qui fait du mal

Cette morosité, même si elle est de façade, a des effets délétères indéniables. « A l’échelle de l’individu, au mieux la mauvaise humeur, voire la dépression, et au pire l’accident cardiaque », remarque Thierry Saussez, s’appuyant sur des études scientifiques. A l’échelle du pays, le revers de la médaille est que nous manquons d’imaginaire, de rêve, de mythes collectifs. « La France est d’ailleurs l’un des pays les plus sécularisés du monde, une des nations où l’on croit le moins en Dieu. Or, lorsqu’il n’est pas accompagné d’une dose d’enchantement, l’esprit critique peut mener à un scepticisme radical, voire au nihilisme. Sur un autre plan, la France est aussi très liée par son histoire au corporatisme, ce qui se ressent aujourd’hui encore dans une défense très forte des intérêts particuliers, au détriment du collectif », observe Frédéric Lenoir. Névrose collective ? C’est en tout cas le terme qu’emploie le Dr. Laurent Alexandre, chirurgien urologue et neurobiologiste, créateur du forum Doctissimo et président de DNA Vision, spécialisée dans le séquençage de l’ADN. Selon cet ancien d’HEC et de l’ENA qui intervient au Printemps de l’Optimisme, « celui qui vivra 1000 ans est déjà parmi nous, grâce à la révolution des NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives) que nous vivons dans la santé. Et pourtant, par peur, nous continuons d’avoir une image catastrophique du futur. Certes le monde de demain n’est pas un long fleuve tranquille, les menaces technologiques existent, mais n’oublions pas qu’en 1750 l’espérance de vie en France était de 25 ans ! » Relativiser, contextualiser les mauvaises nouvelles serait nécessaire au bien-être des individus, mais aussi à leur capacité d’action. « Une personne stressée fait fonctionner son cerveau reptilien, qui génère des réactions primaires comme la fuite, la colère, la frustration… Les études montrent alors que ses capacités cognitives sont réduites », rappelle Alexandre Jost, fondateur de la Fabrique Spinoza, think tank sur le bien-être citoyen. Les managers savent d’instinct qu’il leur faut instiller des touches d’optimisme pour que leurs organisations puissent se mouvoir. « Face aux défis économiques et marketing auxquels les entreprises sont confrontées, il est essentiel de montrer que la fatalité n’existe pas. Il nous a fallu faire preuve d’innovation pour retrouver la croissance, en rénovant nos 12800 points de vente et en accomplissant des développements digitaux », illustre le DG du PMU Xavier Hürstel, également protagoniste de la manifestation.

 

Ce que l’optimisme apporte

L’image surprenante d’une molécule « piétonne » transportant sur son « dos » une boule d’endorphine – ce composé chimique sécrété lors d’une activité physique intense qui provoque des sentiments de bien-être, de relaxation ou bien d’excitation – a fait le tour des réseaux sociaux. Le bonheur serait donc à ce point concret qu’il pourrait être photographié ? On commence en tout cas à chiffrer les conséquences de l’optimisme et de la plénitude. Au niveau scientifique tout d’abord. « Aujourd’hui, grâce à une connaissance approfondie du corps humain et à la mesure continue des objets connectés, nous pouvons démontrer aux gens que des états d’esprit et des gestes du quotidien améliorent leur santé », soutient Michel Cymes, médecin, animateur TV, entrepreneur à l’initiative de Betterise, plateforme numérique de santé ultra personnalisée. Au niveau économique ensuite. « Le cabinet Mozart Consulting a calculé qu’un mieux vivre individuel de 10% équivalait à une augmentation de PIB de 1% au niveau national, déclare Alexandre Jost. Les gens sont en meilleure santé, plus créatifs, mobilisateurs, et affichent une plus grande intelligence (+10 points) d’après les mesures. » Car c’est bien d’action qu’il s’agit, et non d’un optimisme béat. « Être optimiste, c’est faire un constat lucide au travers duquel on envisage les solutions plutôt que les problèmes. Cela amène à s’investir dans les solutions plutôt que de rester tétanisé par les problèmes. Ce n’est donc pas manquer de lucidité, ou faire preuve de naïveté : c’est envisager les sorties de crise, tant dans sa vie privée qu’au niveau de sa vision du monde. Cela n’est pas toujours simple, et peut demander de prendre certains risques », affirme Xavier Hürstel, DG du PMU. Car cet état d’esprit a également comme vertu fondamentale de donner confiance. Dans “La société de confiance”, essai qu’il a écrit en 1995, Alain Peyrefitte précise que pour les personnes comme pour les entreprises ou les pays, le psychisme est important pour la croissance et la bonne marche. « A l’échelle d’un pays tout ne dépend pas seulement du climat, des ressources naturelles… mais aussi du moral et de l’entrain des ménages », complète Thierry Saussez. La chance n’existe pas, tout est question de rythme : ceux qui ont confiance tentent tout simplement plus leur chance pour entreprendre, trouver en emploi, séduire leur moitié… Ils trouvent donc plus facilement ce que Machiavel a prénommé « la bonne fortune ». « L’Education nationale – nous construisons le baromètre du bien-être à l’école – a aussi compris notre action. Les corps sociaux se rendent compte qu’optimisme et bien-être sont vertueux et permettent de résoudre beaucoup d’autres problématiques : l’élève heureux travaille mieux et est discipliné, le citoyen comblé s’engage dans la société, le salarié satisfait est plus productif et impliqué », illustre Alexandre Jost.

 

Prise de conscience et premiers effets

Il est prouvé scientifiquement que l’Homme se focalise spontanément plus sur ce qui ne va pas, sur le danger, afin de s’en prémunir par la suite. Se réjouir de ce qui va bien et envisager l’avenir de manière positive est donc presque contre-nature, et demande un vrai effort à celui qui n’est pas doté d’un tempérament optimiste ! Mais le jeu en vaut la chandelle, puisqu’en jouant sur notre psychisme, un regard résolument positif contribue au bonheur. « C’est par exemple être attentif à ce qu’on fait, savoir reconnaître et savourer les petits moments de bonheur tout simples que la vie nous offre gratuitement. D’ailleurs, la biologie confirme cette thèse puisqu’elle a montré que l’attention à ce qu’on fait permet de sécréter de la dopamine et de la sérotonine qui apportent du bien-être », assure Frédéric Lenoir. Reste à « mettre un peu plus de bonheur individuel dans la sphère collective », affirme Thierry Saussez. Les rapports commandités et actions politiques se multiplient. Le Royaume-Uni, en avance sur le sujet, est arrivé à la conclusion que la « ruralité », et les « espaces verts » étaient des facteurs clés du bonheur, ce qui influence aujourd’hui ses politiques. « Depuis une bonne quinzaine d’années, et plus particulièrement avec l’arrivée de David Cameron au pouvoir en 2010, l’économie du bonheur est prise très au sérieux outre-Manche », rappelle Andrew Clark, économiste au CNRS et à l’école d’économie de Paris. Ainsi pour chaque grande politique publique élaborée, une unité évalue désormais en amont l’impact desdites mesures sur le bien-être de la population. « L’état d’Alberta au Canada a, lui aussi, instauré un “index canadien du bien-être”, qu’il a ensuite mesuré », rappelle Matthieu Ricard, moine bouddhiste et auteur du livre “Vers une société altruiste” (éd. Allary, 2015). En outre un véritable travail doit être mené dans les medias, qui ne font encore trop souvent que relayer les problèmes en les exagérant, alors qu’ils pourraient parfaitement donner énergie et inspiration, comme une table ronde du Printemps de l’Optimisme – à laquelle l’ex président du CESE Jean-Paul Delevoye, le directeur de Reporters d’Espoir Gilles Vanderpooten ou le sociologue Jean Viard vont prendre part – va s’attacher à le démontrer.

 

Julien Tarby

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