Economie, politique ou encore vie professionnelle : Dieu aurait élu domicile au Brésil en investissant chaque aspect sociétal de la première nation catholique. Mais gare aux apparences !

Plongeur qui s'entraîne pour les JO de 2016 à Rio...
Plongeur qui s’entraîne pour les JO de 2016 à Rio…

«Il n’y pas de séparation claire entre l’Eglise et l’Etat. Le concept de laïcité, tel que nous le concevons en France n’existe pas. Les signes ostentatoires ne sont pas proscrits, par exemple », explique Hervé Théry, directeur de recherche au CNRS et professeur invité à l’Université de Sao Polo. L’esprit de la constitution de 1889 interdit effectivement l’Etat fédéral de subventionner ou de gêner le fonctionnement des cultes. Malgré tout, une loi peut être promulguée pour sceller une collaboration d’intérêt public. « Il existe donc des “partenariats public-religieux”, nuance Eliott Mourier, docteur en sciences politiques et spécialiste des acteurs confessionnels en Amérique Latine. D’autant que le gouvernement n’est pas en mesure de couvrir l’ensemble de la demande sociale de sa population sur un territoire vaste comme deux fois l’Union européenne. L’Etat compose donc avec des acteurs confessionnels qui ont la confiance de la population, des ressources à la fois humaines et matérielles considérables et peu coûteuses car basées sur le don (reversement du dîmos) et le volontariat. » Dans une récente interview télévisée, les joueurs professionnels du PSG, Lucas, Thiago Silva et Maxwell évoquaient d’ailleurs ce pourcentage de 10%, comparable à la dîme médiévale en France, reversée à l’Eglise. 20 à 30% des crèches à São Paolo en fonctionnement sont ainsi gérées par des acteurs confessionnels. Il en va de même pour 30% des lits proposés et 40% des soins hospitaliers dans le système de santé au niveau fédéral.

 

Essor évangélique

Le Brésil, premier pays catholique au monde ! Avec ses 124 millions de fidèles recensés en 2010, on pourrait penser l’Eglise de Rome définitivement ancrée en terre de football. Mais c’est sans compter un paysage marqué par un pluralisme religieux aux évolutions rapides. En 1980, 90% de la population se déclarait catholique, en 2010, ils ne sont plus que 65%. La mouvance évangélique en 1980 représentait 6%, contre 22% en 2010 soit près de 40 millions de fidèles. Le transfert est manifeste et s’explique notamment par le manque de modernité de l’Eglise catholique, en particulier dans sa manière de s’adresser aux croyants (liturgie, utilisation des réseaux sociaux et des nouvelles technologies, implication des « ouailles »…). Le marché de la foi est ultra-concurrentiel. « Contrairement au catholicisme, les gens font ce que prescrit le pasteur lors de ses offices. Ils recherchent ces religions car le pentecôtisme, notamment, donne un encadrement, une manière de vivre tandis que le catholicisme s’exprime plus par des comportements de façade, décrypte Hervé Théry. L’Eglise évangélique revêt un caractère assez global : le pasteur mène son troupeau dans ses choix politiques ou sociaux. Et ce sans scrupules. Les frontières sont poreuses entre les institutions et la religion. Certains médias, à l’image de TV Record, sont également sous leur férule. »

 

Rapport à l’argent et à la réussite différent

Oubliez la culpabilité judéo-chrétienne sur la réussite et l’argent si caractéristique du Vieux-Continent. « Chez les néo-pentecôtistes, la « théologie de la prospérité » imprègne l’ensemble du culte. La réussite matérielle des fidèles est perçue comme la juste récompense de l’obéissance aux commandements de Dieu. Ce discours attire notamment les petits et moyens entrepreneurs », affirme Eliott Mourier. L’Eglise universelle du royaume de Dieu propose par exemple chaque semaine un « culte de la prospérité ». A chaque séance, un pasteur joue un véritable rôle de coach pour entrepreneurs et donne à ses ouailles des conseils pour réussir en affaires. Le passage de la faillite à la prospérité ou de la précarité au luxe, tout cela s’explique parce que l’entrepreneur est fidèle à sa femme, paie la dîme, croit en Dieu. Pour tous ces petits et moyens entrepreneurs d’obédience évangélique, économie et religion sont indissociables.

 

Dieu, dans les isoloirs ?

Pas de sécularisation à l’oeuvre dans les mœurs non plus ! On ne constate pas d’affaissement du fait religieux et de son influence. Un sondage Datafolha de 2009 évoque une population croyante à 97%, dont 90% assiste régulièrement à des réunions de culte. « Le fait religieux pèse également lourd dans les comportements électoraux », rappelle Eliott Mourier. Rappelons qu’en 1985, Fernando Enrique Cardoso, futur président du pays, a perdu les municipales de São Paolo dont il était pourtant favori dans les sondages, notamment en raison de son hésitation à répondre s’il croyait ou non en Dieu lors d’un débat télévisé. Un manque de ferveur qui a déplu aux électeurs. Autre exemple, celui des présidentielles de 1989. Le succès rencontré par Fernando Collor de Mello, alors outsider, s’explique, entre autres, par l’image de « croyant craignant Dieu » qu’il s’efforça de construire tout au long de la campagne. Un discours qui fit écho dans les milieux évangéliques et catholiques conservateurs. « Les grands mouvements religieux au Brésil sont tous assez conservateurs en matière de mœurs, et compte tenu de leurs forces sociales et politiques et du crédit que leur accorde la population, il n’est pas question que cela change à l’avenir. Bien au contraire, ces religions se sont donné pour mission de protéger ce qu’Abraham Kuyper appelle la “cosmovision chrétienne de la société” », analyse Eliott Mourier.

 

« Bancada evangelica »

La religion, véritable ciment idéologique au Brésil ? Malgré des obédiences politiques différentes, la famille évangélique est capable de se rassembler pour organiser des manifestations contre l’avortement, la recherche sur les cellules souches ou en faveur de la famille traditionnelle. Exit donc le kit gay en 2011, supposé expliquer l’homosexualité à l’école primaire en raison de la levée de boucliers du front parlementaire évangélique, capable de réunir plus d’un million de signatures en à peine quelques jours ! Plus qu’un lobby ou un parti politique, le front parlementaire évangélique (ou bancada evangelica) rassemble plus de 70 députés fédéraux – 15% de la Chambre – se déclarant officiellement « évangéliques » et se réunissant chaque semaine pour célébrer un culte dans la plus grande salle de réunion du parlement ! « Pasteurs, chanteurs de gospel ou missionnaires de leur églises, ils se rassemblent au-delà de leur affiliation partisane pour prendre des positions communes, notamment sur des sujets touchant à la liberté religieuses ou aux valeurs morales de la société, étant capables d’exercer une sorte de veto officieux sur certains sujets délicats », décrit Eliott Mourier. Parade à ce trop plein d’ingérence, la Cour Suprême Fédérale, estimant être la seule entité suffisamment autonome pour légiférer en la matière, s’est saisie de ces questions. « Cet état de fait est source de tensions actuellement. Il n’en reste pas moins que la plupart des sondages (mariage gay, avortement) montre que la population suit encore en majorité ces opinions conservatrices », conclut le spécialiste des acteurs confessionnels en Amérique Latine. Le Brésil, pris dans l’étau du conservatisme religieux et de la modernité économique, serait-il en pleine crise de conscience ?

Article réalisé par Geoffroy Framery

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