Malgré la crise et le chômage de masse qui frappe certains Etats, les travailleurs européens se font prier pour déménager dans les pays du Nord proches du plein-emploi. Un immobilisme qui aggrave les déséquilibres et se paie cash sur le front social. Les barrières restent nombreuses malgré les tentatives de l’UE de les faire tomber.

Région dyn. et chal. cherche chômeurs européens, préf. qualif., cause croissance éco. et pop. vieillissante, pour échange tr. contre rém., + si aff.
Région dyn. et chal. cherche chômeurs européens, préf. qualif., cause croissance éco. et pop. vieillissante, pour échange tr. contre rém., + si aff.

Qu’il fait bon vivre à Neumarkt, paisible cité bavaroise, son église du XVe siècle, ses parcs bucoliques, son musée de la Brasserie de Glossner et son taux de chômage à 2,4%. Vous avez bien lu, dans cette ville de 40000 habitants à une trentaine de kilomètres de Nuremberg, le chômeur est un oiseau rare. A un reporter de l’AFP, le député CSU de la circonscription, Alois Karl, expliquait récemment avec regret qu’une « boulangerie industrielle locale pourrait embaucher chaque année 35 à 40 personnes mais elle n’en trouve au final qu’une dizaine ». En août 2013, 1257 places d’apprentis ont été proposées mais seules 1148 candidatures ont été reçues à Neumarkt, qui n’est pas un cas isolé en Bavière où une économie florissante ne trouve plus assez de bras dans une population vieillissante. Avec un taux de chômage de 4%, la région a officiellement atteint le plein-emploi. En 2010, l’agence pour l’emploi de Eichstätt a même dû licencier faute de chômeurs à accompagner.

Un marché du travail à deux vitesses

Le plein-emploi allemand a de quoi rendre jaloux ses voisins, car l’Europe du travail est coupée en deux. Fin janvier 2014, Eurostat dénombrait 19 millions de chômeurs dans la zone euro, dont 5,5 millions de jeunes. De part leur taille, la France, l’Espagne et l’Italie concentrent les deux-tiers des sans-emploi de la zone, soit 12 millions de personnes. Pendant ce temps, le taux de chômage est tombé à 5,1% en Allemagne et à 4,8% en Autriche. Il n’est que de 6,7% en République Tchèque et 7% au Danemark. Dans des pays extérieurs à l’Union européenne mais liés par de nombreux traités, la situation est encore plus enviable, avec 3,2% en Suisse et 3,6% en Norvège.

Malgré ces disparités, l’ampleur de la crise et les fantasmes entretenus autour du fameux « plombier polonais », la mobilité sur le marché du travail européen reste très faible. Certes, le nombre de travailleurs mobiles a doublé au cours des 15 dernières années, mais au troisième trimestre 2012, seul 3,1% des travailleurs de l’Union vivaient dans un autre pays de l’UE que le leur. Et on ne peut pas dire que cette perspective déchaîne les passions. En juin 2010, l’Eurobaromètre pointait que le Danemark était le seul pays où une majorité de personnes envisageait de travailler à l’étranger pendant un certain temps (51%). Ils étaient 38% en Estonie, 37% en Suède et 36% en Lettonie, mais seulement 8% en Autriche et en Grèce et 4% en Italie. Depuis, la crise s’étant installée, les mentalités ont un peu évolué, si bien que selon les données de la dernière Revue trimestrielle sur l’emploi et la situation sociale dans l’UE, les intentions de mobilité et les taux d’émigration ont augmenté, surtout dans les Etats les plus touchés comme les pays baltes, l’Irlande et l’Europe du sud. Malgré cela, cité par la revue de la Commission européenne Social Agenda, Armando Silva, directeur de la législation sociale et de l’emploi à la Commission, déplorait en août dernier que « chaque année, seulement 0,25% des travailleurs se déplacent entre Etats membres de l’UE contre 2,5% entre les Etats qui composent les Etats-Unis d’Amérique. »

 

Immobilisme socialement coûteux

La comparaison est pertinente : au pays de John Dos Passos et Jack Kerouac, la mobilité des travailleurs a toujours été un facteur clé, si ce n’est de la croissance, du moins de l’amortissement des crises. Les Raisins de la Colère, de John Steinbeck (publié en 1939), décrivent ainsi la migration des fermiers expulsés des Grandes Plaines vers les plantations californiennes pendant la Grande Dépression. Depuis 2008, il n’est pas rare qu’un ouvrier licencié par un constructeur automobile dans le Michigan aille chercher meilleure fortune dans la prospère Californie.

L’Europe aurait tout à gagner à s’en inspirer, car la réticence de ses habitants à déménager lui coûte cher. Dans une note économique datée de 2010, Natixis comparait l’impact de la crise des subprimes sur les taux de chômages observés dans les régions des Etats-Unis et de l’UE : « Il semblerait que l’occurrence de chocs asymétriques sur les économies des Etats-Unis et de la Zone Euro n’ait absolument pas le même impact sur leurs marchés du travail respectifs ». Ainsi, alors qu’outre-Atlantique le taux de chômage est resté relativement homogène dans tous les Etats, il a très fortement divergé dans les pays de l’UE, ce qui « témoigne de l’insuffisante mobilité du facteur travail au sein de l’Union. Outre un taux de chômage structurel plus élevé, la principale conséquence en est la part très importante du chômage de longue durée, contrairement au cas américain où prédomine un chômage dit « de mobilité » (ou “frictionnel”) ».

Les Etats membres durement touchés par le chômage peinent donc à amortir les effets de la crise, tandis que les régions qui se portent mieux peinent à pallier leurs pénuries de main-d’œuvre. Pour Armando Silva, une plus grande mobilité intra-européenne « réduirait le besoin de recourir aux politiques socialement coûteuses que sont par exemple les réductions de salaire » – comme le pratiquent aujourd’hui la Grèce, l’Espagne et le Portugal – ou l’expulsion pure et simple de certaines personnes du marché du travail – pré-retraite, travail à temps partiel pour les jeunes et les femmes. Avant la mise en place de la monnaie unique, l’absorption des chocs asymétriques passait par une dévaluation monétaire. Désormais, la seule alternative à la baisse des salaires et ses douloureux effets déflationnistes est la mobilité des travailleurs, puisque les salaires augmentent dans les pays qui voient leur main-d’œuvre partir, tandis qu’ils baissent dans les pays d’accueil. C’est l’élément clé qui manque à l’UE pour devenir ce que le Prix Nobel d’économie Robert Mundell nomme une « Zone monétaire optimale », telle qu’elle se présente aux Etats-Unis. L’Europe en aurait d’autant plus besoin que ses pays et régions sont bien plus hétérogènes et spécialisés que ne le sont les Etats américains.

Freins culturels et administratifs

D’où vient la réticence des européens à déménager pour trouver du travail même en temps de crise ? Certaines raisons sont endogènes, comme la diversité linguistique, les différences culturelles, les liens familiaux ou le coût du logement. Il ne faut pas non plus négliger l’attachement des Européens à leurs racines : Natixis remarque que non seulement les Européens ne traversent pas les frontières, mais ils rechignent même à changer de région au sein du même pays. En outre, avec ses 24 langues officielles, l’Union ressemble à une Tour de Babel moderne. Il suffit de jeter un œil au fonctionnement du Parlement pour comprendre que les services de traduction ont encore de beaux jours devant eux, puisque les documents écrits y sont systématiquement traduits dans toutes les langues officielles. Cette diversité est une richesse qui ne favorise guère la mobilité, mais elle n’est pas la seule en cause, puisque des barrières à l’immigration et administratives existent aussi.

En effet, jusque fin 2012, les membres historiques restreignaient l’entrée de travailleurs des Etats membres qui avaient rejoint l’UE en 2004 (Pologne, Hongrie, Slovaquie, Slovénie…). Fin 2013, les barrières imposées aux travailleurs roumains et bulgares, dont les pays ont adhéré en 2007, ont aussi été levées. En outre, les travailleurs immigrés sont parfois confrontés à des pratiques discriminatoires.

A ces barrières à l’immigration, qui tombent progressivement, s’ajoutent des barrières administratives. La revue Social Agenda rapporte ainsi que « 15% des Européens n’envisagent pas de travailler dans un autre Etat membre car ils y voient trop d’obstacles : impossibilité d’accéder à certains postes, conditions de recrutement et de travail (salaire, perspectives d’évolution, échelon) différentes de celles des travailleurs du pays d’accueil, difficultés à accéder aux prestations sociales et à acquérir des qualifications professionnelles, absence ou différence de prise en compte de l’expérience acquise dans d’autres pays de l’UE. » Pour être tout à fait complet sur les obstacles soulignés par les européens, on peut aussi citer le manque d’informations disponibles, la reconnaissance des diplômes, l’hétérogénéité des systèmes fiscaux et sociaux, le manque d’infrastructures de transport ou encore l’emploi du conjoint.

De l’huile dans les rouages

Comment rendre le marché du travail à l’échelle du continent plus fluide ? Beaucoup a déjà été fait dans plusieurs domaines. Premièrement, en matière de coordination des systèmes de sécurité sociale, puisqu’il existe une assurance chômage à l’échelle européenne depuis 1971. Depuis 2004, les ressortissants qui se rendent dans un autre Etat membre pour chercher un emploi conservent leurs droits aux prestations chômage entre trois et six mois. Natixis regrette cependant que « les textes communautaires actuels ne couvrent (…) pas la totalité des prestations octroyées par les Etats, ce qui peut freiner la mobilité des ressortissants bénéficiant d’un régime de protection plus favorable dans leur pays d’origine. »

Deuxièmement, concernant la reconnaissance des diplômes et des qualifications professionnelles, de nombreuses mesures ont permis de mettre en place en 2010 un « espace européen de l’enseignement supérieur » : un Cadre européen des certifications (CEC), un cadre européen unique pour la reconnaissance des qualifications et des compétences (Europass), ou encore une architecture commune aux formations universitaires, sur le format Licence-Master-Doctorat.

Troisièmement, en misant sur la mobilité des jeunes. Avec succès, puisque chaque année environ 200000 jeunes européens profitent du programme ERASMUS pour étudier – voire plus si affinités – dans un autre pays de l’UE que celui de leur université.

Quatrièmement, avec la création d’une agence de l’emploi européenne, Eures, en 1993. Ce réseau de services publics pour l’emploi regroupe les offres publiées dans les pays de l’UE. Au 12 avril, 1850000 postes étaient à pourvoir, dont 371000 en Allemagne et 530000 au Royaume-Uni. Malgré ses avantages pour apporter des informations aux travailleurs, Natixis pointait en 2010 que « seuls 12% des européens en ont connaissance, 2% seulement y ayant déjà eu recours ».

Autant de mesures nécessaires mais, on l’a vu, encore insuffisantes. Le 12 mars dernier, le Parlement a adopté une directive pour faciliter et améliorer la mobilité des travailleurs européens dans l’UE. « Nous voulons, avec cette nouvelle directive, donner aux travailleurs et à leurs familles les moyens d’exercer effectivement leurs droits et évincer les obstacles à leur mobilité professionnelle. Les avancées importantes concernent notamment le droit à la procédure judiciaire de groupe, la nécessité de pourvoir en fonds suffisants les organismes œuvrant pour l’égalité des droits, l’accès facilité à l’information et une meilleure connaissance des barrières à l’exercice de ces droits », explique dans un communiqué Makika Benarab-Attou, députée européenne membre de la commission de l’emploi et des affaires sociales. En attendant que ces mesures fassent effet, l’Allemagne a toujours besoin d’un solde positif d’immigration de 400000 personnes par an pour maintenir sa croissance, tandis que plus d’un actif sur quatre pointe au chômage en Espagne et en Grèce..

Article réalisé par Aymeric Marolleau

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