A nouveaux métiers nouvelles formations

Aujourd’hui des étudiants geeks, demain de nouveaux jeunes talents recherchés…
Aujourd’hui des étudiants geeks, demain de nouveaux jeunes talents recherchés…

Vers la fin du « tout diplôme » ?

Révolution numérique oblige, les métiers mutent. Certains même se créent. Un vrai casse-tête pour les recruteurs qui cherchent à débusquer leurs futurs collaborateurs.

ManoMano a fait fort en 2016, avec une levée de fonds de près de 13 millions d’euros. Le bricolage est tendance. Ce site communautaire surfe sur cette vague, avec une croissance du volume des ventes qui triple chaque année depuis 2014. Résultat : 50 recrutements prévus en 2017. Les effectifs vont passer de zéro à 130 en tout juste trois ans. De quoi s’arracher les cheveux pour Pénélope Cadoret, IT talent recruiter – autrement dit directrice des ressources humaines. « Huit à douze mois sont nécessaires pour trouver un growth hacker, témoigne-t-elle. Et les délais se sont allongés de 20% pour dénicher nos futurs développeurs, actuellement à l’apogée de leur notoriété. Avant, les candidatures tombaient, maintenant je dois aller les chercher. »

Moins de 80 nouveaux métiers

Développeurs hier, growth hacker aujourd’hui, mais aussi data scientist, UX designer, responsable du bonheur en entreprise ou de la stratégie mobile, data analyste, rudologue, analyste KYC (Know Your Customer), géomaticien, responsable lean manufacturing… Autant de métiers qui n’existaient pas il y a dix ans à peine, dont beaucoup sont en lien avec la révolution numérique, avec le nombre grandissant des données clients. Et demain, d’autres naîtront du déploiement de l’intelligence artificielle et des fameux « bots » – contraction par aphérèse de robot – capables d’interagir avec leur environnement. Et après-demain, des bases de données NoSQL…

Peut-on pour autant parler d’une vague ? Selon Pierre Lamblin, directeur du département études et recherche de l’Association pour l’emploi des cadres (APEC), l’impression est trompeuse. Chiffres à l’appui. « On en parle beaucoup, reconnaît-il, mais les nouveaux métiers ne sont pas légion. Tout juste 70 à 75, un chiffre bien plus faible que ce que la littérature sur le sujet pourrait laisser croire. Par an, 5000 offres d’emploi ont été diffusées via l’APEC sur ces métiers. Chiffre que l’on pourrait doubler pour tenir compte des postes qui échappent à toute diffusion, soit 10000 embauches… Rapportés aux 204000 recrutements au total, ces nouveaux métiers ne représenteraient alors que 5% des offres destinées aux cadres. Il n’en naît pas tous les jours. » Une mise au point utile. Pourtant, même circonscrits, ces nouveaux métiers bouleversent les codes. Le marché des compétences attendues est de plus en plus volatile, virevoltant.

Les grandes écoles encore dans la course ?

Chercheur en informatique, Charles Perez a rejoint Paris School of Business, « précisément pour s’atteler au développement d’une formation dédiée au data ». De l’idée de départ jusqu’à l’accueil de la première promotion : environ deux ans se sont écoulés avant la mise en place à la rentrée 2015 du Master of Science Data Management. Deux ans, c’est peu mais déjà beaucoup au regard de la vitesse de l’évolution technologique.

Le format français des études à Bac+5 a-t-il du « plomb dans l’aile » ? Déjà, l’école 42 de l’iconoclaste Xavier Niel, patron de Free, a bousculé le paysage de l’enseignement supérieur. « Ca va devenir compliqué pour les grandes écoles, souligne Hymane Ben Aoun, à la tête du cabinet Aratavi, spécialisé dans la chasse de talents du digital. C’est un marché à disrupter dans les dix ans qui viennent. »

« Nos établissements ont l’obligation «d’agiliser» nos formations, commente Yves Denneulin, directeur de l’École nationale supérieure d’informatique et de mathématiques (Ensimag). Auparavant la question était de mise tous les six ans, au moment de l’habilitation de la Commission du titre d’ingénieur (CTI). En 2017, le processus est continu. Les ajustements sont permanents. On cherche à anticiper les besoins des entreprises. Et puis, on apprend à nos étudiants à apprendre. » Dans un monde qui va vite, l’auto-formation devient un enjeu, avec les MOOCs notamment. Et donne plus de poids aussi à la formation continue.

Des recrutements plus complexes

Exit le fléchage d’antan – enfin, ce n’est pas si vieux que ça ! – entre les diplômes et les compétences attendues en entreprise, où tout était bien balisé. Aujourd’hui, à nouveaux métiers, nouveaux profils, de plus en plus hybrides, qui s’appuient vers de plus en plus d’interdisciplinarité. « Le contexte actuel pousse à la créativité dans la recherche de correspondance, souligne Antoine Morgaut, tout récemment élu à la tête du Syntec conseil en recrutement. On repart de zéro. La mission des cabinets de conseil est d’accompagner les entreprises qui ont des attentes difficiles à satisfaire, les orienter vers un compromis pour trouver des candidats plus motivés. D’ouvrir les champs du possible. » Cette mutation n’est pas pour déplaire aux cabinets conseil en recrutement, distancés, pour ne pas dire « largués » pendant une grosse décennie par les job boards que sont LinkedIn ou Viadeo, RégionsJob ou bien encore Indeed… Antoine Morgaut n’hésite pas à parler de « retour en grâce ». « L’effet de balancier est perceptible depuis un an et demi aux Etats-Unis, et quelques mois dans l’Hexagone, poursuit-il. Les volumes «intermédiés» de recrutements ont progressé de 12% à 15% ces deux dernières années. » Les cartes sont rebattues et les recruteurs y perdent leur latin. Les clones sont en perte de vitesse. Pénélope Cadoret de ManoMano scrute le Web. Qui suit les « influenceurs » ? Qui réagit aux vidéos ou aux tweets de Julien le Coupanec ? Être « le nez dehors », une expression fréquente chez les recruteurs. « On est digital, mais on va à la rencontre physique de candidats potentiels, ajoute-t-elle. Il est davantage question de potentiel que de diplôme. »

Un retour en force des autodidactes ? « Le réseau d’HEC jouera toujours son rôle, mais maintenant on recrute à l’envie, résume Quentin Guilluy, co-fondateur d’OuiTeam, une start-up spécialisée dans les logiciels RH. Si un développeur se lance dans le code sur son temps libre, c’est positif. Il le fait par plaisir. Aujourd’hui et demain, on va arrêter de recruter des collaborateurs formés pour mettre en place des solutions précises aux problèmes. On veut des débrouillards. »

Murielle Wolski

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