S’il n’est point de « manière noblieuse » pour « mangeailler » au madrier des confréries, il n’empêche que ces associations agissent parfois au-delà du folklore. Le moment de passer à table pour EcoRéseau, parti questionner quelques Grands Maîtres amoureux de leur terroir…

Ici les armes sont au repos, tous les duels se jouent à coup de fourchette et de timbales qui s'entrechoquent
Ici les armes sont au repos, tous les duels se jouent à coup de fourchette et de timbales qui s’entrechoquent

Exhumées des programmes d’histoire, les confréries sont à l’origine des institutions de tradition romaine, époque où il s’est créé autant de confréries qu’il y avait d’artisans. A l’époque féodale, la logique se maintient et ces associations professionnelles développent divers chantiers d’entraide. Militaires, religieux ou civils, ces différents groupements vont subir la tempête de la Révolution qui abolit en 1792 toutes les congrégations religieuses et pèsera lourdement sur celles qui ont l’outrecuidance de survivre. Un siècle et demi plus tard, les deux conflits mondiaux les mettent en sommeil. Aujourd’hui, bon nombre de défenseurs du terroir se réunissent, continuent de perpétuer une tradition bachique ou gastronomique et poursuivent l’entraide fraternelle.

 

Le folklore, face visible de l’iceberg

« Il n’est pas breuvage meilleur pour être sang transmué, vous épanouir le cerveau, esbaudir les esprits amicaux, ouvrir l’appétit, réjouir le palais et mille autres rares avantages. » Cette citation rabelaisienne tirée du Gargantua pourrait être inscrite sur le fronton de chaque lieu réunissant les confréries où l’on se retrouve pour partager les plaisirs de bouche dans une atmosphère ripailleuse et médiévale. Car vêtus de « biaudes » bigarrées, ces longues robes de velours, et coiffés d’un chapeau ou d’une toque, les membres de confréries dans leur fonction épousent des dénominations qui font écho à la France des châteaux forts et des terroirs, où chaque titre correspond à un rôle précis pour les dignitaires qui composent le bureau permanent : grand maître et/ou commandeur pour la présidence, grand chancelier, grand ambassadeur pour développer des contacts extérieurs, grand abellion pour le secrétariat général sans oublier les argentiers, sénéchaux, échansons et « maîtres gousteux ». Et cela ne s’arrête pas là. « Les intronisations se réalisent chez nous avec une épée. Nous reprenons l’adoubement médiéval et l’adaptons à notre confrérie. Chaque futur chevalier doit ainsi goûter notre produit, prête serment pour en devenir ambassadeur et reçoit une médaille et un diplôme qui attestent de son entrée dans notre confrérie », témoigne Claude Jorion, actuel grand maître commandeur de la Chaude andouille du Cateau-Cambrésis. Outre sa date de création, le rayonnement de la confrérie dépendra du produit qu’elle défend et des liens tissés avec d’autres confréries – ou commanderie, terme synonyme – ainsi que des partenariats liés avec les élus locaux et les organismes de tourisme qui souhaitent mettre en avant la gastronomie patrimoniale. L’une des plus fameuses confréries, par exemple, demeure celle des chevaliers du Tastevin, créée dans les années 30, qui reçoit convives, chevaliers et dignitaires en les murs du château de Vougeot et promeuvent l’héritage vinicole de l’appellation historique du Clos de Vougeot.

 

Des confréries ouvertes sur le monde

Les confréries épousent souvent la forme d’associations (loi 1901). Dans leur organisation, le bureau des dignitaires est souvent restreint. Et pour y rentrer, la tâche est ardue. « Pour devenir dignitaires, les personnes sont mises à l’épreuve pendant un an et doivent se rendre à chaque réunion et aux déplacements entre confréries amies. Si l’assiduité est de mise et que la personne colle à l’image, on lui décerne le titre de dignitaire avec le droit de revêtir la tenue », raconte Claude Jorion. Toutefois, ces confréries se veulent ouvertes à tous. Pour en devenir chevalier, les modalités d’entrée sont plutôt aisées. « Il n’y a pas d’âge pour entrer en tant que chevalier. Outre l’amour du produit, ceux qui veulent devenir chevaliers seront souvent parrainés ou introduits par un membre », note Claude Jorion. Et en ce sens, le parrain se portera ainsi garant du futur sigisbée. Si dans les faits, le troisième âge affectionne ce passe-temps associatif, les confréries ne se caractérisent pas toutes comme un repère de retraités. « Une moyenne d’âge située entre 30 et 45 ans pour les Grumeurs de Santenay », illustre Andrée Olivier, grand prieur des Grumeurs de Santenay. Notons malgré tout que les confréries les plus notoires mettent en œuvre un processus de recrutement plus lourd : cooptation puis double parrainage, période de mise à l’épreuve, etc. Mais rassurez-vous, point de duels à l’épée, plutôt un amour indéfectible pour le produit. Ainsi, la France recense-t-elle presque 2000 confréries. « Mais seules 700 à 800 sont actives. De nombreuses confréries ont été créées dans le cadre du comité des fêtes de la commune et ne sont pas animées », nous assure Solange Massenavette, présidente d’honneur du Conseil Français des Confréries. Cette fondatrice de confréries et animatrice de plus de 400 d’entre-elles par le biais de son Conseil, nous précise les missions de ces associations : « Nous sommes des ambassadeurs du goût. Une confrérie c’est d’abord la défense d’un produit, d’un patrimoine, de l’histoire d’un territoire ». Les chevaliers du Tastevin sont, par exemple, à l’initiative de la Saint-Vincent Tournante qui consiste à mettre à l’honneur un village et ses vignobles le temps d’une journée dégustation ouverte aux confréries mais aussi aux particuliers. Le tourisme vit des confréries. Et c’est précisément la Saint-Vincent Tournante en escale à Santenay qui fut l’occasion en 1989 de créer la confrérie des Grumeurs de Santenay. Mais il y a mieux encore. Ces associations perpétuent l’une de leur première vocation, celle de l’entraide entre confrères. Les exemples sont particulièrement nombreux dans les régions vinicoles : « Il y a toujours eu une société de Saint-Vincent (Saint Patron des vignerons), société d’entraide qui en cas de coup dur, d’accident, ou de décès, venait en aide à la famille du vigneron », nous narre Andrée Olivier. C’est dans le cadre de ces sociétés d’entraide très actives avant la création de la Sécurité sociale et des complémentaires santé que les confréries bachiques se sont inscrites. « Un vigneron en difficulté ? On lance un appel à une « corvée de Saint-Vincent » sur Internet. Les corvées dépendent de la saison : labourages, couchage des baguettes, taille des vignes », précise Andrée Olivier. Notons toutefois que la France des confréries n’héberge pas en son sein des associations aux mêmes enjeux. Comme en attestent, entre bien d’autres, la confrérie de Gutenberg, porte-voix de la francophonie et de la culture écrite fédérant journalistes et imprimeurs ou celle dite des Chauves… pour les ardents défenseurs de la calvitie.

Geoffroy Framery

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