Clubs de cigares

Entrée fumeuse au sein de clubs souvent considérés comme élitistes et masculins, mais en pleine évolution.

Tubulaire, gros et à l’odeur agressive. Les détracteurs ne manquent pas d’adjectifs pour qualifier péjorativement cet instrument de plaisir. Mais n’a pas la classe d’un Dutronc qui veut et de bien d’autres : Frida Kahlo, Winston Churchill, Madonna, Hitchcok, Georges Sand et Che Guevara sont eux aussi souvent affublés d’un cubain dans l’imaginaire collectif. Objet de fantasmes, le cigare n’en demeure pas moins un loisir principalement viril. A en croire ses amateurs français d’ailleurs, les mentalités doivent encore progresser pour ne pas l’associer à un plaisir de riches. D’autant que le double corona n’est pas seulement l’apanage du businessman. Car à l’ombre d’un fumoir, les clubs qui rassemblent les amoureux du barreau de chaise pullulent. Et l’ambiance y est souvent plus décontractée et ludique que chic et guindée…

Défaut d’image

Le cigare, ce plaisir pas comme les autres… Les initiés parleront davantage de modules d’ailleurs, notion qui renvoie à la taille et au diamètre du cigare. « Pour tous les amateurs, c’est un cérémonial qui diffère à chaque cigare. Il existe plusieurs manières de le fumer. J’ai crée mon club car je ne me retrouvais pas dans certains cérémonials. ‘’De cape et d’épices’’, ce n’est pas qu’un club qui sert à réseauter. Je n’ai pas voulu fonder un club pour profiter du cigare comme prétexte pour faire des affaires. Ce qui prime avant tout, c’est la convivialité et nos soirées sont souvent bien arrosées. Et c’est dans ce contexte que des contacts privilégiés se nouent », note Gérald Espardellier, fondateur du club « De Cape et d’épices ». A chaque club donc son fonctionnement. Tandis que la plupart, par défaut ou par principe, seront intégralement composés d’hommes, d’autres seront réservés aux femmes. A l’image du club Cape et Volutes basé à Marly-le-Roi, en région parisienne, qui fédère des fumeuses de Havane âgées de 30 à 65 ans, dont la carrière professionnelle n’a visiblement rien à envier à celle de leurs homologues masculins. Une manière de casser les codes et de s’approprier un plaisir viril. Si en Amérique Latine, fumer un Montecristo est bien moins connoté hommes d’affaires, en France, les clichés ont la vie belle. « En France, le cigare reste un signe extérieur de richesse alors qu’il nous arrive de fumer des modules achetés 2 euros en civette. Le but n’est pas de fumer un cigare qui coûte cher mais d’en goûter de tout type et de toute provenance. De même, peu de femmes sont membres de notre club parce que la plupart s’interdisent souvent de le fumer », analyse Marc Antoine Sélaquet, président du club cigares des anciens de HEC créé en 2005.

A chacun son club, à chacun son cérémonial…

S’il est plutôt aisé de trouver un club, force est d’admettre que la majorité conserve une image auréolée de mystère. Le produit, effectivement, n’invite pas à la communication et n’a pas particulièrement bonne presse aux yeux de l’opinion générale. Et ce, d’autant plus lorsque les « Fumer tue » et la loi Evin encadrent ce loisir dans la sphère publique. Bien sûr, les amateurs ne s’arrêtent pas à ce défaut d’image et à la nocivité du produit. Mais cela complique souvent l’organisation des soirées ou la création de certains clubs. « Nous fumions le cigare le soir après nos journées de formation, se remémore Marc-Antoine Sélaquet. Nous nous sommes demandé pourquoi ne pas continuer après. Lors du dépôt de dossier à HEC, il y a eu un peu de méfiance. Et nous avons dû convaincre que ce club, comme tout autre, aurait un apport positif en matière d’image et d’animation du réseau des anciens. »

Côté déroulé, les soirées du club HEC rassemblent 40 à 50 personnes tous les trois mois. Un premier cigare vient ouvrir le repas lors de l’apéritif. Un second le clôturera toujours, c’est le rituel. On est loin des 4000 cigares annuels fumés par Churchill ! Et c’est un rituel que l’on retrouve dans de nombreux autres clubs aussi. Dans ce cénacle d’alumni, l’heure n’est cependant pas au réseautage et à l’échange forcé de cartes de visites. Un fil rouge déterminera la principale teneur des propos de la soirée : la peinture et le cigare, la littérature sur Cuba, etc. « Le fil rouge débute par la prise de parole d’un invité pour 15 minutes sur la vision du cigare, de l’actualité ou d’un thème culturel », décrit Marc-Antoine Sélaquet. Mais certaines soirées, ou se côtoient notamment les André Santini, Christian Blanc et Dominique Bilalian, des éditeurs, des intellectuels, etc., peuvent totalement diverger. Dernièrement par exemple, les anciens de HEC, amateurs de barreaux de chaise, ont ouvert leurs portes à un champion olympique venu expliquer son année de préparation aux Jeux Olympiques. « Les discussions business ne sont pas à l’ordre du jour. Mais rien n’empêche les membres d’échanger leurs cartes. Ce n’est pas l’esprit de vendre un produit ou venir réseauter. Le club cigare est plus ludique. Au bout de dix ans, des amitiés se sont bien évidemment créées. Certains ont même lancé des entreprises ensemble », détaille le président du club cigares de HEC. Même son de cloche pour Gérald Espardellier pour qui les affaires sont la cerise sur le gâteau. « Une conséquence comme une autre des liens qui se créent dans un contexte décontracté. » Précisons enfin que ces clubs ne fonctionnent pas en vase clos. On peut bien évidemment faire partie de plusieurs clubs en même temps. Tant que la gorge le supporte. Et les soirées entre membres de différents clubs sont au final plutôt monnaie courante.

Des clubs seulement centrés sur l’hédonisme ?

En définitive, une dichotomie s’opère, avec deux styles : celui axé sur le plaisir de fumer et de passer un moment convivial. Et celui souvent rattaché à une profession, à une école, à une association. Et si dans le premier cas, aimer le cigare et payer une cotisation ou son repas – 120 euros par exemple la soirée pour le club « De cape et d’épices » – semble être la seule règle, rentrer dans la seconde catégorie relève alors de la gageure. A quelques exceptions près bien évidemment : « Pour entrer dans notre club, il faut être un ancien et apprécier le cigare. Il n’y pas de cooptation et les dîners ne sont pas fermés. Un membre peut très bien inviter sa femme par exemple, un ami ou un client », souligne le président d’un des clubs emblématiques de HEC. Bien plus compliqué en revanche de rentrer au Cijac (Club international des journalistes amateurs de cigares) ! Select, chic, fermé, le club a été co-créé par Alexandre Lichan, proche de Zino Davidoff aux manettes de la maison de cigares éponyme. 40 places seulement sont réservées aux stars des médias…. de feu Thierry Roland, en passant par Christine Ockrent – depuis partie du club –, à Philippe Gildas et bien sûr PPDA. D’autres encore consistent en « des clubs guindés où les dîners sont placés. C’est le genre de soirée où vous vous retrouvez sans le savoir à côté d’un proche du président du club parce que vous êtes dans le même secteur d’activité ! », regrette Gérald Espardellier. Tous les clubs ne nourrissent pas seulement l’ambition de faire voltiger de belles volutes. Et d’autres clubs très fermés suscitent parfois des polémiques à l’image du Club des parlementaires amateur de Havanes (CPAH), pointé du doigt en 2012 pour conflit d’intérêts par Jean Gicquel, alors déontologue de l’assemblée nationale.

Geoffroy Framery

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