Constamment décriés, les dîners du Siècle perdurent. Secrets et quasi-impénétrables pour les non initiés, ces rassemblements mensuels de nos élites fascinent autant qu’ils consternent. EcoRéseau vous convie dans cette antichambre du pouvoir.

« Quel verre pour le vin ? Un couteau pour le foie gras ? Oh je suis mal… »
« Quel verre pour le vin ? Un couteau pour le foie gras ? Oh je suis mal… »

Le point commun entre Nicolas Sarkozy, Martine Aubry, David Pujadas, l’historien Pierre Rosanvallon ou encore le chef d’orchestre Jean-Claude Casadesus ? Tous se sont assis au moins une fois aux tables du Siècle. Raillé comme étant « le spectre » – le syndicat du crime ennemi juré de James Bond – par les Guignols de l’Info ou vilipendé par le reportage sur « les nouveaux chiens de garde » réalisé par Gilles Balbastre et Yannick Kergoat, le Siècle regroupe aujourd’hui plus de 700 membres qui forment notre élite. Plus qu’une peinture surannée de l’oligarchie contemporaine, sa vie associative entend faire rencontrer les meilleurs de chaque camp politique et de chaque facette du pouvoir pour des éclairages mutuels. Ne prétendant pas être un cénacle enfermé dans sa tour d’ivoire, le Siècle fait surtout sauter de nombreux verrous lors de ces repas où la séparation des pouvoirs est floue et les contours de l’élite difficiles à circonscrire. Décryptage.

Sortir de la politique politicienne

Au XIXe siècle, les femmes fréquentaient les salons ; les hommes, les cercles, les restaurants et les cafés. Si aujourd’hui, les sociabilités se sont entremêlées pour ne plus cantonner la femme de bonne famille à son rôle de ménagère et de metteur en scène de la vie sociale, les fondements et les missions de ces dîners rassemblant les élites demeurent. L’esprit de salon tombé en désuétude dès avant la fin de la Seconde guerre mondiale, le constat de cloisonnement de la société politique avec notamment la société civile s’est rapidement fait sentir au sein des élites. « Opérer ce décloisonnement a été l’objet principal de la création du Siècle, analyse l’historienne Anne Martin-Fugier, spécialiste de la sociabilité des élites. Les créateurs ont voulu établir un lieu de rencontre entre hommes politiques, hommes d’affaires et autres composantes de la société civile comme les intellectuels, universitaires, mondes de l’art ou de la science. » A l’origine de l’association, Georges Bérard-Quélin, également fondateur de l’agence Société générale de presse, ambitionnait à sa création en 1944 de « satisfaire les besoins d’informations spécifiques de ceux qui détiennent le pouvoir de décision au sein de l’Etat, dans le monde de l’économie et dans l’univers des médias », comme le mentionnait la brochure commandée par le Conseil d’Administration de l’association à l’historienne Agnès Chauveau, à l’occasion du passage au XXIe siècle.

Aujourd’hui, ces réunions divisent encore. Aréopage de comploteurs ou lieu de rencontre inter-disciplinaire ? A vous de voir, le « Siècle Leak » ayant déjà eu lieu en 2010*.

Quid de l’organisation ?

Organisés à l’origine au domicile de Bérard-Quélin, situé cité Vaneau, les dîners du Siècle ont ensuite déménagé à plusieurs reprises : boulevard Saint-Germain, face au Palais Bourbon, puis à l’Automobile Club de France, place de la Concorde pour désormais avoir lieu, depuis peu, au 33 rue du Faubourg Saint-Honoré, à Paris, dans les locaux du Cercle de l’Union Interalliée. Dans la formule, peu de choses ont évolué quant à l’organisation de l’association : les dîners sont toujours mensuels en 2015 et ont lieu le quatrième mardi du mois. L’apéritif, de 20h à 21h, reste le moment décisif pour bénéficier de l’effet coupe-fil et s’introduire dans un moment d’échanges, régis par une règle tacite, faits d’amabilités et de services dont les dires ne seront exploités hors les murs qui accueillent l’association. « La table idéale réunit un dirigeant d’entreprise, un banquier, un haut fonctionnaire, un magistrat, un membre de cabinet ministériel, un politique, un journaliste et un artiste ou un acteur de la vie intellectuelle », dépeint Anne Martin-Fugier. La soirée continuera alors à table avec une règle du jeu à respecter : « Eviter les conversations de style café de commerce (sic), où il n’y a pas de valeur ajoutée et à l’inverse, faire parler les gens du secteur qu’ils connaissent bien », selon les propos tenus par Gérard Worms, ancien président du Conseil d’Administration de 1999 à 2001, lors d’un entretien avec l’historienne. La soirée se termine généralement vers 22h45. Raisonnable, même si un « after » au bar est prévu pour jouer les prolongations !

Une société apolitique et « a-commerciale »

Le processus de cooptation perdure aussi depuis sa création. Il s’agit d’avoir une juste représentation des milieux professionnels et des sensibilités politiques. A deux exceptions près : les communistes se sont vu interdire l’accès à ces rassemblements jusque 1981, date qui fait écho également à l’arrivée de la gauche à l’Elysée. Les « frontalement nationalistes », eux, restent encore aujourd’hui au banc des refoulés. « L’association ne se veut ni de gauche, ni de droite mais essentiellement républicaine. Elle a le souci de servir la qualité du débat civique et de soutenir le système parlementaire », complète Anne Martin-Fugier. Tout comme le Siècle ne souhaite pas provoquer de rencontres prétextes à des contacts commerciaux. Notons également que l’association n’a pas non plus souhaité accueillir en son sein de femmes à partir de 1949. Une raison pour laquelle, Robert Badinter, ancien garde des Sceaux, a fait partie de la courte liste des démissionnaires du Siècle. L’ostracisassion a perduré pendant 34 ans, de 1949 à 1983… Depuis lors, outre des femmes de pouvoir, l’association étend ses entrées à l’Eglise, la magistrature, l’armée et les intellectuels qui y ont désormais une plus grande place.

Comment s’y introduire ?

Le Siècle se donne également pour mission d’être un tremplin pour les talents dont l’origine sociale et le parcours ne leur permettent pas de « réseauter » dans les antichambres du pouvoir. Malgré des intentions louables, le système de cooptation reste hyper-select dans une association où l’on ne peut pas s’introduire soi-même. Les membres sont élus par leurs pairs par scrutin à bulletin secret, après deux séries de votes. Dans ses travaux de recherche, Anne-Marie Fugier reprend les propos de Gérard Worms : « Ce n’est pas l’Académie Française mais la procédure est lourde. Il suffit que l’un d’entre nous dise : « Vraiment, je ne crois pas que celui-là puisse siéger parmi nous » pour que nous suspendions l’examen en cours ». Un tri sélectif qui se caractérise aussi par la volonté de rassembler des profils amenés à connaître un avenir brillant. La suite n’est pas non plus aisée. Le nouveau convié sera finement observé lors de son premier repas. Last but not least, si la personne incarne l’esprit de l’institution, cette dernière aura le privilège d’être invitée à plusieurs reprises. « Ce n’est qu’à l’issue d’un an de présence et d’au moins quatre dîners que le Conseil d’administration peut statuer sur une éventuelle admission comme membre actif », souligne l’historienne..

 

(*) Le site Cryptome.org, à la manière de Wikileaks, a publié la liste complète des invités du Siècle du 27 janvier 2010.

 

Geoffroy Framery

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