Métamorphose annoncée

La ville des « Verts » ¹ – passée à droite aux dernières municipales – cherche à gommer son image de vieille cité industrielle en misant, pêle-mêle, sur le numérique, le design… et la mécanique haut de gamme. Effets d’annonce ?

« Sainté » – pilotée depuis mars dernier par le jeune (41 ans) maire UMP Gaël Perdriau (que l’on dit proche de Jean-François Copé) – négocie son virage à droite. Pas simple pour une ville historiquement ouvrière, longtemps portée par le PS. « C’est une nouvelle génération, plus jeune, plus dynamique, qui est aux commandes », tacle gentiment Daniel Jacquemet, nouveau conseiller communautaire en charge de l’attractivité de la ville. Une génération qui entend renouveler l’image – « très mauvaise », dixit – d’un territoire violemment secoué par le déclin industriel depuis les années 1970-80. Depuis, la ville est restée en retrait de la dynamique économique régionale.

L’édile à peine élu et ses équipes entendent « renforcer le marketing territorial » pour « vendre » les terres stéphanoises que les plus chauvins sur place jugent évidemment… « exceptionnelles ». « Nous avons toujours été innovants », insiste ainsi André Mounier, président de la CCI locale. Et de rappeler l’implantation sur l’ensemble de l’agglomération de huit clusters (parmi lesquels Numélink et Mécaloire) et de plusieurs plateformes de recherche, dont le pôle optique Rhône-Alpes (près de 200 membres). « Le territoire compte par ailleurs une cinquantaine d’entreprises leaders sur leur secteur au niveau mondial ou national » : le groupe Casino, l’extracteur pétrolier SNF Floerger ou encore la célèbre boule de pétanque Obut « made in » Sainté…

Pourtant, rien n’y fait : le déficit d’image de la préfecture de la Loire – qui a perdu selon l’Insee près de 30000 habitants en 20 ans – pèse lourd. « Nous avons un réel problème d’attractivité », relève volontiers Yann Fadès, directeur de l’école supérieure d’art et de design (voir ci-contre). Symbole de ce problème, les prix de l’immobilier figurent parmi « les plus bas de France » : 1100 euros/mètre carré dans les appartements anciens (-9% en un an). « C’est une ville de second niveau », tranche quant à lui un (sévère) entrepreneur lyonnais. Ville qui est, de fait, à la recherche d’un nouveau souffle. « Nous ne méritons pas cette réputation, cette image… Nous devons traduire nos forces en arguments commerciaux, c’est urgent », explique alors Daniel Jacquemet.

Suffisant ? C’est aussi par le vecteur de l’enseignement supérieur que la cité ligérienne – qui compte aujourd’hui 22000 étudiants – entend marquer sa métamorphose. Un campus abritant l’Institut supérieur des techniques de la performance et l’Institut régional universitaire polytechnique vient d’être inauguré sur un ancien site industriel. La ville cherche par ailleurs à accueillir une école de l’entrepreneuriat, qui permettrait, selon Fleur Pellerin, « aux publics largement mis à l’écart de la création d’entreprise (jeunes, seniors, habitants des quartiers populaires, etc.) de se lancer eux aussi dans l’aventure ». A suivre..

French Tech, le Graal si convoité

Ce label – auquel vient de candidater la ville – sera décerné fin 2014 à une dizaine de métropoles françaises. À la clé, rappelle le site d’informations locales zoomdici.fr, « des millions d’euros pour développer l’économie numérique et booster l’emploi dans ce secteur en plein développement ». Ce projet « s’appuie sur un écosystème structuré depuis plusieurs années autour de compétences croisées numériques-design, fait-on par ailleurs savoir à Saint-Étienne Métropole. Il capitalise sur trois pôles industriels en développement : l’optique, l’ingénierie des procédés et l’ingénierie santé-prévention. » Le positionnement combine « le design, le numérique et le manufacturing ». Si ce label lui est accordé, la ville ambitionne de devenir dans les dix prochaines années « une plateforme de référence numérique-design et de créer 4000 emplois – directs ou indirects – liés à l’économie numérique dans les services et l’industrie », souligne son maire.

Capitale du design

« Sainté » et le design… Un mariage – sur le papier au moins – pas si naturel tant l’image de cité ouvrière colle à la ville. Son agglomération est pourtant aujourd’hui avec sa Cité du design – entité créée en 2005 qui organise sur place une Biennale internationale dédiée et abrite l’école supérieure d’art et de design de Saint-Étienne (ESADSE) – une des terres de création les plus fertiles en France. « D’être ainsi adossé à une structure comme celle de la Cité du design – ce qui est unique au niveau national et même européen – nous permet de créer des synergies très fortes et d’être particulièrement innovants », explique Yann Fadès, directeur de l’ESADSE de laquelle sortent chaque année une dizaine d’étudiants en post-diplôme « Design & Recherche » (pour un total de 360 diplômés). L’école entend renforcer ses liens avec les entreprises – des projets sont d’ailleurs en cours avec Casino, Picard, etc. – et favoriser l’entrepreneuriat au sein des promotions. Point faible néanmoins : le recrutement à l’international : seuls 10% des effectifs globaux de l’école sont étrangers.

Terre d’industries

« L’industrie dans la Loire représente 26% des emplois, contre une moyenne régionale à 21% et nationale à 17,5% », relève le président de la CCI locale. Le bassin économique de Saint-Étienne est de ce point de vue « très typé ». De fait, la ville est comme marquée au fer par cette empreinte industrielle historique. Saint-Étienne est considérée comme le berceau de la Révolution industriele française – la ville moderne s’est construite alors avec le développement de diverses activités (textile, armurerie, passementerie, quincaillerie, sidérurgie) qui ont pris leur véritable essor durant le XIXe siècle. Aujourd’hui encore, la métallurgie-mécanique reste le premier secteur industriel pourvoyeur d’emplois : plus de 20000 sur l’ensemble du département.

Casino, « la Rolls » de Sainté

Le groupe de distribution – présidé par Jean-Charles Naouri (53e fortune française, estimée à 1,2 milliard d’euros, d’après le classement 2014 de Challenges) – est le plus important pourvoyeur d’emplois de la région. Près de 40000 personnes en Rhône-Alpes (230000 au niveau des effectifs globaux) « roulent » ainsi pour ce géant, créé à la fin du XIXe par le Stéphanois Geoffroy Guichard, élevé depuis au rang d’icône locale. À ce titre, l’entreprise – qui fait travailler sur place de nombreux sous-traitants – dispose logiquement d’une influence considérable dans la ville. « Le 21 octobre 1997, un cortège de près de 10000 personnes avaient {…} ainsi défilé entre le siège social et l’hôtel de ville, où ils avaient été accueillis par les édiles », rappelait déjà L’Express en 2002 dans un numéro spécial sur la ville. Cette démonstration de force visait à faire échouer « l’OPA inamicale de Promodès ».

Verts opaques ?

« On est dans la situation d’une famille qui ne roule pas sur l’or, mais qui n’est pas dans le besoin non plus. On n’a pas de problème d’argent ni de santé, on est heureux ! » Ainsi se confiait en février dernier, Bernard Caïazzo – président du Conseil de surveillance de l’ASSE, le mythique club de football de la ville – dans les colonnes de But ! Saint-Étienne. Heureux, le club l’est et semble bien vivre sa crise d’austérité (la masse salariale du club est passée de 35 à 30 millions d’euros entre 2012 et 2013) qui lui permet de remonter financièrement la pente. Toutefois, de nombreux supporters du club, comme le soulignait en début d’année le site evect.fr, s’interrogent sur l’utilisation de l’argent des transferts. Ils ont « du mal à voir où passe l’argent amassé (40 millions d’euros) lors des transferts » de 2013…

Stratégie

L’A45, serpent de mer stéphanois

Ce tronçon autoroutier de 40 kilomètres, censé désengorger l’axe Saint-Étienne-Lyon, est à l’étude depuis 1993.

Le trajet Saint-Étienne-Lyon… « On sait à quelle heure on part… mais on ne sait jamais quand on arrive ! », s’amuse André Mounier. Car aujourd’hui seule l’A47/RN88 – et ses dizaines de milliers de véhicules par jour – permet de relier « en express » les deux villes. Une liaison qui ne répond plus, selon la Commission Mobilité 21, aux normes autoroutières actuelles. « On perd un temps fou », jure en usager régulier le président de la CCI de Saint-Étienne. « L’impact économique lié à ces difficultés de transport entre les deux agglomérations est estimé à 500 millions d’euros par an pour les seules entreprises du bassin stéphanois. » Le projet est, lui, tout aussi ruineux : 1,2 milliard d’euros pour une quarantaine de kilomètres asphaltés. Mais alors que les pro et les contre s’affrontent depuis plus de 20 ans, le projet a récemment « fait un grand bond en avant », selon la presse locale. La procédure d’attribution a ainsi été lancée, mettant en lice Vinci, Bouygues et Eiffage qui doivent communiquer – avant l’automne, promet-on – leurs offres techniques et financières.

¹Equipe de football locale sacrée dix fois Champion de France entre 1958 et 1981.

Pierre Tiessen

Répondre

Saisissez votre commentaire
Saisissez votre nom ici