Que la montagne est belle

Le sillon alpin – qui court de Annemasse à Valence –, une réalité avant tout géographique… Mais aussi un long corridor industriel et des territoires qui se cherchent des synergies et, dixit, « un destin commun ». Focus.

«Etre plus fort pour peser en France et en Europe »… Voici en substance le mot d’ordre – en forme d’accroche marketing – que cherchent à afficher les communautés d’agglomération du sillon alpin, réunies sous association Pôle métropolitain depuis deux ans… Un bassin de près de 1,2 millions d’habitants, 70 0000 emplois et 90 000 étudiants… Un long ruban qui s’étire sur plus de 300 kilomètres de la grande banlieue genevoise aux portes du Midi, à Valence… Objectifs de ce Pôle métropolitain : « s’imposer comme un pôle stratège (outil de réflexion), médiateur (parler d’une même voix dans le dialogue avec la Région, l’Etat, l’Europe) et promoteur (être visible à l’échelle européenne) ». Ambitieux. De fait, « ce pôle est une réalité, qui a aujourd’hui besoin politiquement d’être renforcé », reconnaît Christian Dupessey, maire d’Annemasse, selon qui le sillon alpin « est une dynamique parmi d’autres ». Comme l’est, dit-il, l’axe Haute-Savoie/Suisse ou la (re)construction régionale avec Rhône-Alpes/Auvergne. Mais une chose est certaine, ce corridor qui transperce les Alpes abrite de jolis trésors : pôles de compétitivité à vocation mondiale, fleurons industriels et atouts touristiques indéniables. La seule Haute-Savoie a ainsi enregistré près de 34 millions de nuitées en 2014 et affiche un solde migratoire positif de près de 12 000 habitants/an. « Nous affichons par ailleurs une balance commerciale positive de 265 millions d’euros », s’enorgueillit Guy Métral, président de la CCI de Haute-Savoie. Reste, sur le territoire, des disparités économiques fortes… L’écart de taux de chômage entre la Haute-Savoie et la Drôme par exemple est de plus de quatre points. « Mais ce taux de chômage reste, sur l’ensemble du sillon, globalement en dessous de la moyenne nationale », précise le même Guy Métral. Et d’insister sur une attractivité économique multisectorielle (industrie lourde, nanotechnologies, énergie, agro-alimentaire, etc.), « indéniable ».

Valence, la délaissée ?

Le pays valentinois. Une situation (géographique) exceptionnelle. Une agglomération placée au carrefour du grand Sud-Est, entre Lyon, Marseille et Grenoble, et plus loin l’Italie… Avec Paris en ligne de mire, à moins de 2h30 en TGV. Et pourtant. « On ne comprend pas comment une ville avantagée par un tel positionnement ait pu manquer autant d’opportunités », se désole Jacques Bonnemayre, vice-président au développement économique de la Communauté de communes Valence-Romans-Sud Rhône-Alpes (VRSRA). « En effet, on n’est relativement peu concerné par ce qui se passe en PACA et également peu poussé par la dynamique du sillon alpin », juge-t-il. Et de tacler gentiment, dans un sourire, l’action de précédents responsables locaux qui « ont sans doute manqué de réalisme ». De fait, et ce malgré des filières reconnues (agroalimentaire avec le label « premier verger de France », la sous-traitance industrielle, l’avionique avec Thalès, etc.), le territoire valentinois manque d’une nouvelle dynamique entrepreneuriale. « Les plus gros employeurs sont le Conseil général et la ville de Valence… », précise Jacques Bonnemayre. L’influence (économique) de la Savoie, de l’Isère et de la Suisse ? « Honnêtement, on ne la sent pas vraiment. On ressent plus l’effet de Lyon que du sillon. » Néanmoins, la ville cherche à se connecter aux terres alpines. Elle est notamment classée pôle universitaire décentralisé de Grenoble, abritant ainsi quelque 10 000 étudiants (sur un total de 65000 habitants). « Cela nous fait exister et nous permet de conserver le lien », estime l’élu. Et d’espérer que l’action commune au sein de la VRSRA génère rapidement d’autres résultats plus marqués.

Annecy ou les Alpes haut-de-gamme

La « Rome des Alpes », ainsi que la préfecture de Haute-Savoie est parfois surnommée, est-elle une belle endormie ? Une destination pour « gros portefeuilles », comme l’évoquait en 2013 l’hebdomadaire local, L’Essor savoyard ? Et de résumer : « Annecy a toujours fait partie des villes où le prix du mètre carré se situe dans les fourchettes les plus hautes, s’alignant parfois sur les tarifs pratiqués dans la capitale. Son lac, son cadre de vie et les équipements proposés expliquent parfois ces prix exorbitants ». Il n’empêche, la ville – classé 2e destination touristique en Rhône-Alpes après Lyon – veut aussi jouer collectif avec le reste du sillon. « S’isoler serait de toute façon une erreur pour Annecy », relève le président la CCI du département. Et de rappeler que le bassin annecien regroupe plusieurs pôles d’excellence – en lien avec l’ensemble du territoire – dont la mécatronique, qui génère localement quelque 20 000 emplois.

Annemasse, dans l’ombre de Genève

Un gros bourg. Une population active estimée à 18 000 habitants, dont près de 10 000 prennent quotidiennement la route de la Suisse voisine et de Genève en particulier, à moins de dix kilomètres. Annemasse, une ville française donc, portée par une Confédération helvétique au PIB par habitant (plus de 80 000 dollars/an) deux fois supérieur au même PIB français. « Le rapport de revenus est parfois de trois ou quatre selon qu’un annemassien travaille de tel ou tel côté de la frontière », précise Christian Dupessey, maire de la ville. Mais au moins, se réjouit-il, proximité oblige avec Genève, « nous sommes une des rares régions qui crée de l’emploi ». Et de reconnaître que sa ville s’associe plus naturellement à ce territoire dynamique plus qu’au sud du sillon alpin. « Nous sommes en train de nous constituer un nouveau Pôle métropolitain autour du Grand Genève » ; une agglomération transfrontalière d’un million d’habitants regroupant le canton de Genève, le district de Nyon et une partie de la Haute-Savoie. « Nous sommes le point d’équilibre de la partie nord du sillon alpin et estimons être en capacité de parler d’égal à égal avec Lyon », analyse l’élu, en place depuis 2008. Revers de cette proximité avec la « locomotive genevoise » : le prix local du foncier qui atteint plus de 3000 euros le mètre carré en moyenne (autant qu’à Lyon et deux fois plus qu’à Valence, à l’autre bout du sillon).

Grenoble, terre d’innovation

Le paradis pour laborantin. Car avec son centre du CEA et quantité de multinationales spécialisés dans l’industrie numérique, les biotechs et les nouvelles technologies de l’énergie, Grenoble – désormais « ville verte », placée sous la férule de son nouveau maire écolo Eric Piolle – est l’un des premiers bassins d’emploi en France dans la recherche. La capitale des Alpes s’est de fait hissée en 2013 à la 5e place des villes les plus innovantes au monde, d’après un dernier classement de la revue américaine Forbes. La ville est ainsi le 1er pôle de recherche publique du pays après l’Île-de-France – on y recense 220 laboratoires publics, compte près de 25 000 chercheurs, 62 000 étudiants et quatre pôles de compétitivité. Nouvelle métropole, Grenoble vient par ailleurs de recevoir le précieux label French Tech. Une labellisation dont l’objectif est d’identifier, rappelle le Dauphiné Libéré, « des écosystèmes dynamiques en France, de les encourager, de les mettre en réseau pour former un collectif national autour de l’écosystème parisien et francilien et de les accompagner pour leur expansion internationale ». Reste que le territoire grenoblois, certes attractif, souffre comme l’ensemble du sillon alpin d’un problème d’accessibilité depuis Paris (plus de trois heures de train) et peine à garder ses start-up qui préfèrent parfois rejoindre Lyon, mieux connectée. « Il faut mettre en place une vision du territoire pour les 20 prochaines années et surtout, raisonner en englobant l’ensemble de la région », confiait l’an dernier à EcoRéseau, Jean Vaylet, président de la CCI locale. A bon entendeur.

Chambéry, au cœur du sillon alpin

« Il y a 150 ans, la Savoie était rattachée à la France. Aujourd’hui, Chambéry, préfecture bordée par deux voisines poids lourds, Lyon et Grenoble, doit lutter contre un faible taux de croissance de sa population : seulement 0,37%, contre 0,7% pour la moyenne nationale », résumait il y a tout juste cinq ans un supplément éco Rhône-Alpes de l’Express. Et de citer, pour parvenir à garder le cap de la croissance, une politique locale de mise en valeur de secteurs dits d’avenir grâce notamment à l’Institut national de l’énergie solaire (Ines) hébergé sur place et « au technopôle Savoie Technolac (3000 salariés, dont 700 enseignants chercheurs) ». Aujourd’hui, les défis restent les mêmes. La ville-métropole compte par ailleurs sur la ligne ferroviaire Lyon-Turin, via Chambéry – projet contesté mais qui pourrait entrer en service, si les travaux sont validés, à l’horizon 2025/2030. L’agglomération, naturellement et fortement ancrée dans le sillon alpin, pourrait alors jouer un rôle de pivot régional.

Transport

La plaie des Alpes

Le rail alpin rime au mieux avec TER quand le réseau routier du territoire, de l’avis de la plupart des édiles locaux, reste insuffisamment équipé en voies rapides…

L’année « du désenclavement » de Valence et de son agglomération. « Tout a alors changé », se souvient Jacques Bonnemayre, vice-président au développement économique de la Communauté de communes Valence Romans Sud Rhône-Alpes. Car cette année-là, l’A49 est apparue dans le paysage drômois ; une bande de bitume de 60 kilomètres qui, depuis Romans-sur-Isère, transperce le nord du département pour rejoindre l’échangeur de Voreppe, puis Grenoble. « Auparavant, la seule solution pour rejoindre au plus court le sillon alpin était d’emprunter une départementale… ». L’enfer des transporteurs routiers. Tout est-il vert depuis 1992 aux portes du Vercors ? « Ce n’est évidemment pas si simple. Il manque une dynamique au réseau routier et ferroviaire pour faire de ce sillon alpin un vrai territoire connecté. » Et ce alors que l’A7 et les LGV Méditerranée placent la même ville de Valence à une heure seulement de Marseille ou de Lyon. « Nous sommes globalement isolés géographiquement du reste du sillon », tranche Jacques Bonnemayre. Même son de cloche à la frontière suisse. « Le transport ? Définitivement le point faible de toutes les villes du territoire », commente Christian Dupessey, premier magistrat d’Annemasse. Et d’admettre qu’il est toujours plus rapide, depuis sa ville, de rejoindre en train Lyon plutôt que Grenoble… « Un vrai handicap. Le réseau ferroviaire et routier donnent pourtant une cohésion à un territoire », affirme-t-il, saluant le projet de RER transfrontalier (baptisé CEVA), qui reliera en 2019 Genève à Annemasse toutes les 20 minutes. « Et reliera ensuite la ville au reste du sillon, via Annecy et Saint Gervais. » Un projet de 1,8 milliard d’euros (financé aux trois-quarts par la Suisse). Le nombre de voyageurs en transit à Annemasse devrait passer chaque année de 300000 actuellement à plus de quatre millions… « Bien mais toujours pas à la hauteur des enjeux, relève quant à lui Guy Metral, président de la CCI de Haute-Savoie. Le sillon alpin, c’est en effet la région Rhône-Alpes et demain Rhône-Alpes-Auvergne. Il faut prendre en compte cette nouvelle relation avec Clermont-Ferrand. Or, nous nous sentons loin, très loin… »

Pierre Tiessen

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