Pourquoi l’esprit d’entreprise nous sauvera

L’esprit d’entreprise infuse dans toutes les couches de la population, mais entre en collision avec un système politico-administratif non réformé. Les prochaines mesures sauveront ou feront sombrer le pays…

A 16 ans, Joey Hudy a fait la Une des journaux américains fin 2012 après avoir présenté à Barack Obama un canon à marshmallow de sa fabrication. Depuis, le président américain multiplie les messages en faveur des « makers », incitant ses concitoyens à « faire des choses, et pas seulement à consommer des choses ». Le 18 juin a été officiellement désigné « Journée nationale des Makers ». En France aussi commencent à s’organiser des « Maker Faire », sorte de rendez-vous entre artisans, bricoleurs, ingénieurs et artistes, situés entre la kermesse et le salon professionnel, pour présenter des prototypes concoctés à partir de soudures de composants et d’imprimantes 3D. Les nouvelles technologies permettent au quidam de faire de plus en plus de choses. « Les gens sont de plus en plus conscients de leur potentiel « empowerment », leur pouvoir de faire des choses en simples particuliers », observe Pierre Kosciusko-Morizet, cocréateur de PriceMinister désormais business angel. Mais nul besoin de passer par une haute technicité ou même de créer sa boîte pour prendre des initiatives. « Dans nos territoires beaucoup de talents entreprennent, non seulement dans l’économie, mais aussi dans le domaine social et environnemental. L’esprit d’entreprise s’était un peu mis en sommeil, et nous y avons tous une responsabilité, car nous avons pensé que nous créerions plus de justice, d’égalité et d’équité en légiférant pour tous afin de corriger des situations particulières », affirme Laurent Grandguillaume député PS de la Côte-d’Or, co-président du Conseil de la simplification pour les entreprises. Retour de balancier donc. « Cet esprit d’entreprise est dans l’ADN hexagonal, il remonte à la Révolution et à la Résistance. Les Français ont le potentiel pour prendre leur destin en main, pour être créatifs et force de proposition », affirme Richard Thiriet, président du Centre des jeunes dirigeants (CJD) et du groupe métallurgique nantais CNI. Et en cette période troublée, « ils font moins confiance aux dirigeants politiques qu’à l’entreprise, devenue pour eux un repère arrivant en tête juste après la famille », souligne-t-il. Il existe une France qui ose, innove, entreprend et crée les emplois de demain, comme l’évènement Osons la France d’Aude de Thuin le démontre.

 

Le retour d’une mentalité

Cet esprit ne se limite pas à la création d’entreprise. « On ressent aussi beaucoup de dynamisme dans le monde associatif », cite aussi Hervé Novelli, ex-secrétaire d’Etat en charge des PME qui a été à l’origine du statut d’auto-entrepreneur. Certes les start-up hexagonales sont surreprésentées au CES de Las Vegas et c’est une bonne nouvelle. Mais encore plus important que l’aide des technologies, des dispositifs d’accompagnement ou des financements, c’est bien l’état d’esprit qui est déterminant, et qui semble évoluer dans le bon sens. Des retraités, des salariés, des gens sans emploi se lancent, s’impliquent, prennent des initiatives. Des salariés aussi. Les cloisons sont en train de tomber ; on parle même aujourd’hui d’intrapreneuriat – « les DRH essaient de redonner du sens à la collaboration », précise Jonas Hadad, secrétaire national en charge de l’entrepreneuriat et des jeunes à l’UMP –, ou d’étudiant-entrepreneur ! Pour Karim Zerebi, ex-député européen EELV, fondateur du club Nouvelle France, « cette mutation émane aussi d’une prise de conscience collective que l’Etat-Providence ne peut plus perdurer ». Selon Philippe Hayat, qui a fondé 100000 entrepreneurs et donc observe depuis des années les réactions des élèves sensibilisés par les entrepreneurs de son association, c’est un véritable « verrou culturel » qui a sauté en quelques années.

 

Le choc de deux mondes

Le dynamisme de tous ces acteurs ne demande qu’à se concrétiser sur un plan local, mais leurs différentes initiatives entrent en collision frontale avec le système politico-administratif jacobin, centralisé et contrôleur (au lieu d’être régulateur) hérité d’une longue tradition française. Cette volonté d’encadrer l’initiative privée s’est construite sous la royauté puis plus tard sous la République. Il semble bien que cette organisation et cette conception, qui ont enfanté de magnifiques avancées comme les centrales nucléaires, le Concorde, Airbus, le TGV… ne correspondent plus au monde ouvert d’aujourd’hui, où chaque individu est en compétition ou en collaboration avec l’extérieur et possède un pouvoir d’action décuplé. Les gens ont besoin de prendre leur destin en main et de s’occuper par eux-mêmes de leur employabilité. En filigrane des témoignages et opinions qui suivent apparaît d’ailleurs une véritable fracture dans le pays. Les profils des personnes interrogées sont pourtant des plus variés mais toutes distinguent cette opposition croissante entre le système politico-réglementaro-administratif et le terrain. L’individu, à son échelle locale, ne se retrouve pas dans la configuration générale qui lui est proposée, ou plutôt imposée. Il entre en conflit avec les corporatismes, se sentant écrasé par les taxes ou les contraintes bureaucratiques ; « toutes ces résurgences de l’ancien temps qui sont à combattre », n’hésite pas à déclarer la chroniqueuse TV et entrepreneure Hapsatou Sy. L’opposition est constante pour ces chômeurs, retraités, entrepreneurs dans l’âme qui ont pris leur destin en main, qu’ils résident en banlieue, à la campagne ou dans les grandes villes, qu’ils soient diplômés ou non.

 

Actions à mener d’urgence

Ce sentiment de devoir compter sur soi-même et ses capacités d’action n’est-il pas finalement une chance ? Une chance pour l’individu de s’accomplir, et pour le pays de profiter d’un dynamisme retrouvé ? Assurément, à condition que les réformes idoines soient adoptées. « Si les énergies sont libérées, la France pourrait assurément grimper rapidement dans les classements. L’esprit d’entreprise est la seule façon d’offrir un avenir aux cohortes de jeunes des quartiers qui vivent en marge de la société. Il leur permettrait de s’accomplir et de canaliser leur énergie. Nous avons les talents d’innovation et l’héritage culturel pour que cela fonctionne », s’enthousiasme Philippe Hayat. Un avis partagé par l’ex-député Karim Zerebi, selon qui « en banlieue ou en ruralité, dans les territoires ou les services de l’Etat sont plus difficiles à fournir, l’esprit d’entreprise doit être décuplé ». Il est grand temps, comme le souligne Julien Laziou, dirigeant de Permis Malin, réseau de franchise qui propose à la location des voitures à double commande, majoritairement situé dans les quartiers : « Beaucoup caressaient l’idée de se mettre à leur compte, puis s’abstenaient devant les risques, pensant à leur famille et aux dettes déjà contractées. Mais aujourd’hui le chômage y est tel que la plupart n’ont plus rien à perdre ». Il est possible de dépasser les clivages sur ces questions selon Karim Zerebi : « Pour que notre République reste fidèle à ses valeurs, il lui faut prendre en compte le monde dans lequel nous vivons en encourageant cet esprit d’entreprise ». C’est là que l’Etat a un rôle à jouer, celui de libérer les énergies, favoriser la méritocratie, encourager la prise de risque, « faire comprendre à chacun qu’il peut apporter quelque chose en tant que citoyen », insiste le Général Philippe Loiacono, commandant du Service militaire adapté (SMA) au ministère des Outre-mer, qui cherche à réinsérer les « décrocheurs ». Les pistes évoquées sont variées, allant de la simplification des règles de création d’entreprise pour Laurent Grandguillaume à l’esprit d’entreprise enseigné durant les cours d’éducation civique – parce qu’il induit responsabilités et respect des autres – pour Sophie de Menthon. Sans oublier les allègements et la stabilisation fiscale, la suppression de l’impôt sur les sociétés pour les créateurs de moins de 30 ans afin d’attirer les jeunes entrepreneurs européens pour Jonas Hadad : « Nous aurions plus à y gagner, en termes d’image, de dynamisme, d’exemplarité et de finance. Le jeu en vaut la chandelle. Nous sommes en train de vivre la première époque où une génération quitte le pays alors qu’il n’est pas en guerre ». Avec toujours cette idée que l’Etat ne doit plus être accompagnateur, mais facilitateur. « Récompensons ceux qui osent, qui vont de l’avant, même s’ils échouent. Si chaque individu avait pleinement conscience de ce qu’il pouvait apporter, un élan, un souffle nouveau animerait le pays », énonce Karim Zerebi. Nous avons toutes les cartes en main : un modèle social envié par beaucoup de pays, en même temps que cet esprit de débrouille, d’innovation et de création souvent sous-estimé…

Pour retrouver l’intégralité de notre enquête sur l’Esprit d’Entreprise parue dans la 17ème édition du journal EcoRéseau, ainsi que les témoignages des personnalités citées ci-dessous, vous pouvez commander ce numéro en nous écrivant à l’adresse suivante : contact@lmedia.fr.

Liste des personnalités interviewées :

Bruno Lasserre, Corinne Narassignin, Hervé Novelli, Jonas Haddad, Laurent Grandguillaume, Carole Couvert, Général Philippe Loiacono, Philippe Bloch, Françoise Geng, Philippe Hayat, Sophie de Menthon, Xavier Kergall, Aude de Thuin, David Pouyanne, Dominique Restino, Blandine Mulliez, Richard Thiriet, Hapsatou Sy, Mercedes Erra, Pierre Kosciusko Morizet, Roxanne Varza, Catherine Barba, Julien Laziou

 

Dossier réalisé par Philippe Flamand, Geoffroy Framery, Léonidas Kalogeropoulos, Jean-Baptiste Leprince, Aymeric Marolleau, Julien Tarby