Spanghero : le combat après le désastre

Spanghero SA, ou l’épopée entrepreneuriale d’une famille de passionnés qui va successivement connaître la réussite, l’essor et la crise, jusqu’à voir son nom entaché par une obscure histoire de lasagnes au cheval. Point final ? Pas tout à fait.

Une famille blessée, insultée, dont le nom a été sali. Six frères taillés comme des armoires à glace bien décidés à laver leur honneur en reprenant leur bien. Ce pourrait être le pitch d’un film de Sergio Leone, façon « Western Spaghetti ». Mais dans l’histoire qui nous occupe, point de Far West mais le Sud-Ouest. Et au lieu de spaghettis, c’est au choix cassoulet local ou lasagnes au cheval.

1970-2009 : rugby et cassoulet

L’histoire de Spanghero SA est indissociable de celle de la famille qui lui a donné son nom, célèbre dans la région pour avoir confié les six garçons de sa fratrie – Laurent, Walter, Jean-Marie, Claude, Gilbert et Guy – au club de rugby de Narbonne. Une présentation de leur pedigree sportif s’impose. Ces solides gaillards à la carrure impressionnante ont fait les beaux jours du rugby français dans les années 1960 et 1970, époque « cassoulet-bourre-pif ». Walter, le troisième, était une force de la nature – 1m86 pour 100 kilos à 24 ans –, un deuxième ligne vif et dur au mal que les Springboks, dont on ne saurait remettre en doute la connaissance en matière de castagne, ont surnommé « l’homme de fer » à l’occasion d’une tournée en Afrique du Sud. En 1968, il a conquis le premier grand chelem de l’histoire du XV de France dans le Tournoi des 5 Nations. Claude, le quatrième, lui aussi deuxième ligne, n’a pas à rougir de son armoire à trophées, également bien fournie, avec, comme point culminant de sa carrière, un titre de champion de France en 1979 avec le RC Narbonne, évidemment, dont il a porté le brassard de capitaine de 1972 à 1980. En prime, il compte 22 sélections avec le XV de France.

L’autre passion de la famille, c’est l’entrepreneuriat. Walter ne s’est pas contenté d’être un leader sur le terrain, ce meneur d’hommes a aussi créé une dizaine de sociétés, de la location de véhicules à l’équipement sportif. Mais c’est Claude et l’aîné Laurent qui ont fondé Spanghero SA en 1970 à Castelnaudary, la capitale mondiale autoproclamée du cassoulet, située entre Toulouse et Narbonne. Une région qui s’y connaît en art culinaire. Ça fleure bon le magret de canard, le foie gras et le piment d’Espelette. L’entreprise de l’Aude se spécialise d’abord dans l’abattage. L’essai transformé, elle se diversifie dans les années 2000 dans la transformation des viandes et la production de plats cuisinés haut de gamme, dont, bien sûr, le cassoulet. En 2003, le groupe s’oriente vers le négoce spécialisé dans l’approvisionnement pour l’industrie alimentaire, avec la création de Guy Spanghero International (GSI).

2009-2012 : hors-jeu

Mais avec la flambée du coût des matières premières, des céréales et de l’alimentation animale, conjuguée à la hausse du coût du travail, Spanghero rencontre des difficultés financières. Il n’est pas un cas isolé : alors que la France était le premier exportateur mondial dans le secteur agroalimentaire au début des années 2000, elle a dégringolée du podium pour occuper aujourd’hui la quatrième place, derrière les Etats-Unis, les Pays-Bas et l’Allemagne. Le pays de la gastronomie mériterait bien la cuillère de bois.

Finalement, en avril 2009, la famille est contrainte de vendre sa société pour un euro symbolique à la coopérative basque Lur Berri. Cette dernière, qui possède désormais 90% du capital, y injecte 5,4 millions d’euros et change une première fois le nom, avec « A la table de Spanghero ». Jean-Marc Spanghero conserve son poste de Directeur général jusqu’en février 2012, lorsqu’il rejoint la filiale d’un groupe agroalimentaire brésilien, Marfrig. La famille fondatrice a rejoint les vestiaires, les ennuis vont commencer.

Hiver-printemps 2013 : horsegate

Dans l’agroalimentaire, la moindre faute peut être fatale. Quatre mois suffiront pour conduire l’entreprise au bord du gouffre, selon un enchaînement rapide. En janvier 2013, le « horsegate » éclate : des lasagnes de la marque Findus contenant de la viande de cheval ont été vendues pour du bœuf. Les autorités remontent la chaîne : début janvier, A la table de Spanghero a acheté 42 tonnes de viande de cheval d’origine roumaine à une société chypriote de trading dont le directeur néerlandais, Jan Fasen, a été condamné douze mois auparavant pour des faits similaires. Spanghero aurait ensuite vendu frauduleusement du minerai de viande de cheval pour du bœuf à l’usine Tavola, qui fournit Findus. En février, le ministre délégué à la Consommation Benoît Hamon accuse l’entreprise de « tromperie économique », avant que Stéphane Le Foll, le ministre de l’Agriculture et de l’Agroalimentaire, suspende l’agrément sanitaire qui lui permettait de traiter de la viande. La famille accuse le coup en spectateur, et souffre de voir sa casaque salie par une affaire à laquelle elle est étrangère. Au micro de BFM, Walter peine à retenir ses larmes et se dit « atterré » par cette histoire. Les nouveaux responsables de Spanghero savaient-ils qu’ils vendaient de la viande de cheval plutôt que du bœuf, ou ont-ils été dupés par leurs fournisseurs ? Ont-ils fait un mauvais pari pour réduire leurs coûts afin de plaire à leurs clients distributeurs qui ne cessent de tirer les prix à la baisse ? Pour la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF), difficile d’imaginer qu’ils aient pu ignorer la signification des codes douaniers qu’ils manipulent régulièrement, ni ne s’être aperçus de la différence de prix. Barthélémy Aguerre, le Président du Conseil d’administration, concède avoir peut-être commis des négligences, mais dit ne pas avoir eu connaissance du problème. De plus, d’autres filières sont touchées sans que l’entreprise de Castelnaudary ne soit concernée. Les soupçons s’orientent alors vers deux sociétés néerlandaises de trading, Draap et Meat Trading. Le 28 février, Spanghero dépose plainte auprès du procureur de la République de Paris pour tromperie et escroquerie. Dès le 18 février, Stéphane Le Foll a fait volte face en rétablissant tous ses agréments sanitaires, à l’exception du négoce de viande. Le 22 mars, le directeur Jacques Poujol est remercié par les responsables de Lur Berri.

Mais le mal est fait et le 19 avril, à cause des suspensions de commandes de ses clients, le couperet tombe : la société a perdu 50% de son chiffre d’affaires et doit être placée en liquidation judicaire, avec poursuite d’activité pour une période de trois mois afin de trouver un repreneur.

Eté 2013 : nouveau départ

Le chevalier blanc arrive début juillet sous les traits de Laurent Spanghero, avec deux partenaires. Ils s’engagent à sauvegarder 90 emplois pendant au moins deux ans. 43 ans après avoir créé la société, la famille revient dans le jeu et pour laver son patronyme et change le nom de son entreprise, en lui donnant celui de son pays : le Lauragais. Magie du marketing, exit Spanghero, bonjour La Lauragaise. Début août parviennent les premières bonnes nouvelles : trois grandes enseignes – Intermarché, Carrefour, Leclerc – ont passé commande pour une quinzaine de références. « Cela va nous permettre de démarrer une deuxième chaîne de production et de faire travailler 15 ou 18 salariés en plus. Nous sommes tous les jours un peu plus confiants », s’est réjoui Laurent Spanghero. Fin août, les résultats sont meilleurs que prévus et l’entreprise déclare que « l’activité Plats cuisinés a d’ores et déjà repris à hauteur de 50%, et devrait atteindre 70% dès le début du mois de septembre ». Une fois de plus, les Spanghero ont su profiter du money time pour retourner la situation d’un match qui paraissait perdu.

Aymeric Marolleau

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