Investissements dans le vin

Et tout repart en 2015 – 2016

Après plusieurs années difficiles, les cotes des grands crus repartent à la hausse, offrant à des investisseurs avertis une opportunité de placement attractive.

«Il existe des vins pour les grandes gueules, pour les fins chasseurs, pour les amoureux : seuls les grands crus classés que nous avons appris à aimer ont cette noblesse, cette sûreté fragile, cette pérennité qui font leur beauté, leur grandeur, leur poésie aussi », écrivait Pierre-Jean Rémy dans son roman « Mes grands Bordeaux » publié en 1997. Il ne faut pas en vouloir à l’académicien d’avoir omis de parler prix et plus-values. Depuis l’écriture de l’ouvrage, l’investissement dans les grands crus, longtemps resté une pratique confidentielle, s’est largement démocratisé en France.

Un secteur qui a pris de la bouteille

Fortement malmenés par la crise financière de 2008 puis par celle de la dette souveraine en 2010, de nombreux épargnants ont cherché à diversifier leurs placements dans des actifs tangibles (l’or, l’immobilier…) mais aussi dans d’autres actifs « réels » plus singuliers comme les voitures de collection, les œuvres d’art et le vin. Face à cette demande, le marché s’est rapidement organisé avec la création en France de sites Internet proposant de l’investissement en direct dans des grands crus à l’image de Patriwine, Cavissima, U’Wine ou R&S Corp. Ces entreprises achètent des bouteilles pour le compte des particuliers, et les stockent le plus souvent en Suisse pour échapper à la TVA. « Nous conservons les vins de nos clients dans les ports francs de Genève afin qu’ils bénéficient d’une suspension de TVA. Mais les clients doivent alors s’engager à ce que les vins soient revendus uniquement à l’étranger et ne leur soient jamais livrés », explique Franck Nogues, fondateur de Patriwine. Ces sociétés conservent les bouteilles plusieurs années avant de les revendre en espérant une plus-value conséquente. « Le placement dans le vin offre sur longue période un rendement de 6 à 8%. Pour dégager un tel rendement, il faut conserver ses vins quatre voire six à huit ans et consentir à ne jamais les boire », prévient Franck Nogues. Patriwine propose à ses clients deux options : les vins d’investissement, qui bénéficient de la prestation à la revente, et les vins plaisirs, livrés à la demande du client. Or, 99% du chiffre d’affaires est constitué de vins d’investissement, signe que les investisseurs considèrent le vin comme un placement tangible. Pour déterminer la cote des vins, les professionnels s’appuient sur le Liv-Ex, une véritable Bourse du vin basée à Londres, liquide, où il est facile d’investir même pour le néophyte, avec différents indices. Le plus suivi est le Liv-Ex 100, indice qui calcule la valeur de 100 grands vins réputés par caisses de 12. Parmi eux, entre autres, des appellations prestigieuses et classiques, telles les Romanée-Conti, Petrus ou Mouton-Rothschild.

Attention à la descente

Investir dans le vin peut générer des gains élevés mais aussi des pertes importantes. Ainsi en février 2016, une caisse de Château Lafite Rothschild 2006 a été revendue 6630 euros, soit 44% au-dessus de son prix initial tandis qu’une caisse de Château Haut Brion du même millésime accusait une décote de 14%, selon Liv-Ex. Plus globalement, l’évolution de l’indice Liv-Ex 100 confirme que l’investissement dans le vin est loin d’être un long fleuve tranquille. Après une longue période de croissance ininterrompue marquée par un plus haut historique en 2011, le marché s’est brutalement écroulé, pénalisé à la fois par la chute de la demande chinoise et des récoltes décevantes. « Pendant longtemps, l’investissement dans les grands crus classés a été un très bon placement. Depuis dix ans, j’en suis moins sûr et pour plusieurs raisons. En premier lieu, les prix de vente à la sortie de propriété ont augmenté plus vite que les prix de marché. Je m’explique : jusqu’en 1997, les grands crus suivaient une règle tacite : lorsque l’année était bonne, les prix progressaient, mais lorsque le cru était moins bon, les prix étaient revus à la baisse. La cuvée 1997 a cassé ce système. Face à l’envolée de la demande chinoise, les châteaux et les négociants ont entretenu la hausse des prix », explique Aymeric de Clouet, expert chez Expertissim. Malheureusement, la manne s’est tarie à partir de 2011 pour le millésime 2010, avec le ralentissement de la croissance chinoise et les mesures anti-corruption prises par Pékin.

L’or rouge retrouve son éclat

Depuis quelques mois cependant, l’horizon semble s’éclaircir. Soutenu par le regain d’appétit des consommateurs asiatiques et une récolte 2015 jugée très prometteuse, le Liv-Ex est reparti à la hausse. Fin août, il affichait un gain de 16% depuis le début de l’année, surperformant largement le CAC 40, en repli, lui, de 4%. « Je pense que la crise chinoise est derrière nous. Pour preuve au salon Vinexpo 2016 de Hong Kong : les commandes, qui étaient en baisse de 30% lors de la précédente édition en 2014, ont bondi cette fois-ci de 130% », commente Franck Nogues. Ralph Saad, associé gérant chez R&S Corp, affiche également son optimisme : « Le marché est aujourd’hui sous-valorisé et certaines marques présentent un vrai potentiel. Surtout, 2015 s’annonce comme un millésime inscrit dans la lignée des très grandes années 2009 et 2010. Peut-être même meilleur encore. Enfin, avec les politiques monétaires accommandantes des principales banques centrales, les investisseurs regorgent de liquidité, avec comme horizon d’investissement, soit un risque élevé, soit un rendement peu attractif ». Attention cependant, dans le monde de la gestion d’actifs, le vin n’est qu’un micromarché qui reste très volatil. « Une société d’investissement spécialisée peut acheter pour 20 à 30 millions d’euros par an. C’est une somme dérisoire dans le monde de la finance, mais très importante dans le vin. Ainsi, plusieurs investisseurs qui décideraient en même temps de vendre pour un total de 100 millions d’euros risquent de précipiter la chute des cours », souligne Aymeric de Clouet. Dans ce cadre, les spécialistes interrogés sont unanimes pour rappeler que l’investissement dans le vin doit être considéré comme un placement de diversification et ne représenter à ce titre que 5% maximum du placement total. « Par ailleurs, il est vivement recommandé de suivre les conseils des experts qui seront à même de déceler les crus à fort potentiel », complète Saad Ralph. Au final, conclut Aymeric de Clouet, « le principal conseil que je puisse donner aux investisseurs est de rester propriétaires de leurs bouteilles. Au pire, en cas d’effondrement du marché, ils pourront toujours se consoler avec un grand cru ! »

Pierre-Jean Lepagnot

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