La francophonie, avec ses économies fortes et sa démographie dynamique, affiche un potentiel considérable, mais pas assez exploité. Comment faire mieux ?

La langue de Molière, facilitateur de "business" ?
La langue de Molière, facilitateur de “business” ?

Avec 16% du PIB mondial, 14% des réserves de ressources naturelles de la planète, et 20% du commerce international, la francophonie pèse lourd. Cela essentiellement grâce aux pays de l’OCDE – Belgique, Canada, France, Luxembourg, Israël, Suisse – qui représentent environ 80% du PIB de l’espace francophone. Troisième langue des affaires, derrière l’anglais et le chinois, la langue de Molière est un atout économique considérable dans la manche de l’Hexagone, à l’heure où il se cherche des relais de croissance.

Sans surprise, la proximité linguistique a tendance à rapprocher deux économies : selon une étude du Ferdi (Fondation pour les études et recherches sur le développement international), « le partage d’une langue commune stimule les flux commerciaux d’environ 33% », car cela abaisse les coûts à l’exportation. Les avantages économiques ne sont pas négligeables. Selon un rapport sur la francophonie commandé par François Hollande à Jacques Attali, et remis en août 2014 au chef de l’Etat, « les échanges commerciaux induits par le partage du français entre une trentaine de pays francophones sont à l’origine de 6% de la richesse par habitant en moyenne pour ces pays et de 0,2 point de taux d’emploi ».

Pour la France, le poids de la francophonie est aussi la garantie de la bonne tenue du droit continental face au droit anglo-saxon des affaires et de l’attractivité de ses universités, de sa culture et, bien sûr, de ses produits. Etienne Alingué, directeur de la francophonie économique de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), souligne aussi que « la diversité de cet espace est une force : les expériences variées des pays avancés et de ceux en développement, très jeunes, permettent de dégager des complémentarités et des coopérations innovantes ».

 

Potentiel négligé

Mais la France exploite-t-elle suffisamment le potentiel de la francophonie ? Pas sûr, si l’on en croit le top 10 de ses partenaires commerciaux, puisque seulement deux pays qui partagent sa langue y figurent. La Belgique est deuxième, avec 7,8%, juste derrière l’Allemagne (16,8%), et la Suisse est neuvième, avec 2,8%. Du reste, ce classement est majoritairement occupé par des pays européens, car les principaux facteurs du développement du commerce international restent la proximité géographique et la taille des économies.

Le rapport Attali tente une mise en garde : « Négliger cette dimension linguistique identitaire, c’est prendre le risque de sortir du jeu de l’économie mondiale, sur les terrains du numérique, de la recherche, des échanges, ou encore du tourisme. Le français a un gigantesque potentiel et une grande fragilité : il est urgent de prendre conscience de la dimension économique de cet atout linguistique dont la France dispose ». Pour cela, il formule 53 propositions, regroupées en sept grands axes : promouvoir l’enseignement du français en France et ailleurs dans le monde ; renforcer et étendre l’aire culturelle francophilophone ; utiliser la capacité d’attraction de l’identité française pour mieux exporter les produits français et conquérir de nouveaux francophiles ; favoriser la mobilité et structurer les réseaux ; créer une Union juridique francophone. Il conseille aussi de cibler sept secteurs clés liés à la francophonie : le tourisme, les entreprises de NTIC, la santé, la R&D, le secteur financier, celui des infrastructures, et le secteur minier. Apparemment plus utopiste, Jacques Attali propose de se diriger progressivement vers une Union francophone aussi intégrée que l’Union européenne. Etienne Alingué n’y croit pas : « La francophonie ne sera jamais un espace aussi intégré que l’Union européenne car les disparités entre les pays sont très grandes. Mais on peut bien sûr développer des solidarités pour affronter les problèmes économiques, sociaux et environnementaux du siècle à venir, qui ne peuvent pas avoir de solutions seulement locales et nationales ».

 

Forum économique de la francophonie

En décembre 2014 se tenait à Dakar le premier Forum économique de la francophonie (FEF), organisé par le publicitaire Richard Attias, qui réunissait de nombreuses entreprises commerçant en Afrique. Les participants ont mis en avant plusieurs mesures pour renforcer l’efficacité économique de la zone. Par exemple, selon Dominique Lafont, président de Bolloré Africa Logistics, « les Etats francophones doivent accorder plus de visas et pour des durées plus longues. Cela permettra de travailler sur du long terme ». L’éducation a aussi été évoquée, puisque pour Makhtar Diop, vice-président Afrique de la Banque Mondiale, « les Universités francophones comme Paris VI ou Paris VII doivent créer des campus en Afrique, elles doivent contribuer à la formation d’ingénieurs, de commerciaux, car cela profitera aux entreprises et contribuera au développement de certains pays ». Certaines écoles françaises ont déjà fait un pas dans ce sens. HEC devrait ainsi bientôt ouvrir un campus à Casablanca.

Critiques

Pour les pays du Sud, en particulier ceux d’Afrique sub-saharienne, les enjeux sont différents : « Pour eux, la francophonie constitue d’abord une opportunité pour développer des stratégies et des politiques de réduction de la pauvreté et de transformation économique et sociale », explique Etienne Alingué. L’OIF a d’ailleurs profité de son sommet de Dakar de novembre 2014 pour adopter une « Stratégie économique pour la francophonie » qui « promeut une économie au service du développement humain durable », explique le responsable de l’OIF.

La francophonie s’attire aussi parfois des critiques. Dans un récent article de La Croix, l’historien Elikia M’Bokolo, directeur d’études à l’EHESS, s’est ainsi montré très offensif, dénonçant une expression qui serait le dernier avatar du néocolonialisme français : « Via le franc CFA, la France s’ingère déjà dans les finances publiques de pays réputés souverains et cette monnaie reste le principal obstacle à l’unification économique du continent africain. Alors que l’Afrique est en train de s’ouvrir à des partenariats diversifiés avec la Chine, le Brésil, la Turquie ou l’Inde, on peut redouter que la francophonie économique ne soit que le moyen pour la France de conserver l’Afrique comme sa chasse gardée ». Pour continuer à profiter des avantages économiques de la francophonie, la France doit apprendre à jouer collectif, car ses objectifs sont loin d’être partagés par tous.

 

Aymeric Marolleau

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