Comment ce petit pays moyen-oriental est-il devenu la « nation start up » ? Ses bonnes pratiques ne pourraient-elles être dupliquées ?

Faire éclore de jeunes pousses dans le sable, tout un art…
Faire éclore de jeunes pousses dans le sable, tout un art…

Une de plus… Moovit, l’application d’entraide dans les transports en commun, qui s’appuie sur la communauté d’utilisateurs et les données publiques pour proposer des parcours optimisés, vient de lancer sa déclinaison nantaise. La solution israélienne couvre 12 villes et revendique 500 000 utilisateurs en France ; et 15 millions dans le monde ! Un exemple parmi d’autres des success stories de jeunes pousses made in Israel. Ce n’est pas Google, qui a racheté plus d’un milliard d’euros l’application de navigation communautaire Waze, qui dira le contraire. Comment ce petit pays d’à peine plus de 60 ans, peuplé de sept millions d’habitants, peut-il générer plus de start-up que le Royaume-Uni ou le Japon ? Le livre de Dan Senor, conseiller en politique étrangère auprès du gouvernement américain, et de Saul Singer, ancien éditorialiste au Jerusalem Post, explique que les causes sont multiples et complexes. Israël ne serait pas « seulement un pays, mais un état d’esprit »(1). Source d’inspiration pour les décideurs français, à l’image d’Emmanuel Macron participant le 14 avril au dîner annuel de la Chambre de commerce France-Israël ?

Mentalité

Si les Google, Yahoo!, Intel, Microsoft, etc., ont installé des laboratoires de R&D à Tel Aviv ou Haïfa dans la « Silicon Waddy », c’est évidemment parce qu’ils savent que l’Etat hébreu consacre 6% de son PIB à la R&D, et qu’ « il affiche le plus fort taux d’ingénieurs par habitant », rappelait récemment Nicole Guedj, la présidente de la Fondation France-Israël. La croissance de 3-5% affichée aide les gens à se lancer et à être ouverts au changement. Israël est un des seuls pays développés à ne pas avoir vraiment souffert de la crise, avec 1,8% de croissance. Mais ce n’est pas tout. Il existe une certaine foi dans le progrès, et l’échec n’est pas aussi mal vu qu’en France. « Le jeune qui sort de l’université, monte une start-up puis met la clé sous la porte est perçu d’un très bon œil, parce qu’il a suivi la meilleure des business schools : il s’est confronté au terrain, a eu affaire aux banquiers, fournisseurs, clients… », remarque Henri Cukierman, Président de la Chambre de commerce France-Israël, selon qui le principe de précaution ne siérait pas à la culture israélienne. La valeur accordée au mouvement et à la mobilité de pensée se rapprocherait plutôt de la mentalité américaine. « Ici on n’attend pas forcément qu’une société ait atteint sa maturité commerciale pour la vendre. De même les autorités n’ont pas hésité à vendre l’« Office of the Chief Scientist », fonds qui jouait le rôle de Bpifrance pour les start-up, afin de redémarrer d’autres projets. »

Tsahal

On a longtemps parlé du complexe militaro-industriel aux Etats-Unis, qui irriguait la sphère économique privée par ses commandes, ses investissements… La situation est différente en Israël, petit pays menacé moins dynamique que ses voisins au niveau démographique. Il existe donc une quasi-obligation de favoriser les cellules grises et l’adoption des technologies. L’armée joue un rôle de ressources humaines, de détection et d’incubation, recrutant des ingénieurs extrêmement brillants dans les unités les plus en pointe et formant des jeunes recrues à l’intelligence numérique. Les gradés viennent exposer leurs besoins sur les campus, notamment celui du Technion à Haïfa, la fameuse université scientifique créée avant même la naissance de l’État d’Israël par le mouvement sioniste pour assurer le développement de la nation qu’il voulait bâtir. « A chaque fois les créateurs israéliens que j’ai rencontrés avaient été détectés par l’armée, qui les avaient mis durant trois ans dans un laboratoire face à des problématiques civiles, et non forcément d’armement », note Didier Tranchier, serial entrepreneur, fondateur d’IT Capital, fonds d’amorçage pour start-up technologiques. Une bonne transition entre l’université et l’entreprise. Quand Tsahal cherche à développer un moustique espion, il encourage de jeunes chercheurs à développer la miniaturisation des caméras ; lesquels peuvent un peu plus tard créer une société de pilules intelligentes, dotées de mini-caméras… Autre exemple, les Israéliens sont particulièrement performants sur le traitement du signal dans les technologies à la fois civile et militaire. Ils sont capables d’analyser le taux d’agressivité d’une conversation. Et ces technologies sont maintenant utilisées dans le télémarketing…

Universités

En 1922, Albert Einstein qui visitait le Technion avait prophétisé qu’« Israël ne pourra survivre qu’en développant la connaissance et la technologie ». Aujourd’hui encore il se classe parmi les meilleurs en informatique ou biotechnologies, décloisonne les cursus et assume le rôle de pépinière. Encouragés par l’administration, près de la moitié des professeurs ont créé une start-up ! « Les professeurs sont incités à évoluer dans l’écosystème externe, pour devenir des stars et ainsi attirer élèves et capitaux par leur nom », constate Didier Tranchier, qui est aussi directeur de l’executive MBA en digital de Mines Telecom. Les étudiants sont influencés, comme le souligne Henri Cukierman : « Il est courant que des jeunes ayant une idée dans un laboratoire de R&D développent leur start-up, accordant 50% du capital à l’université. Il importe de multiplier les voyages d’étudiants et observations de ces pratiques dont nous avons beaucoup à apprendre. »

 

Diaspora

Les membres de la communauté juive à l’étranger sont incités à mettre de l’argent dans les projets qui se montent en Israël. « Il est toujours étonnant de constater que les start-up sont créées dans ce petit pays, sans clients là-bas, sur une intuition. La diaspora sert de relais, ce ne sont pas seulement des fonds qui sont fournis, mais également conseils et informations, promotion et aide à la commercialisation », note Didier Tranchier. Ce n’est pas pour rien qu’il existe plus de sociétés israéliennes cotées au Nasdaq que d’européennes. Henri Cukierman nuance cette force des réseaux : « Il y a trois à quatre fois plus d’argent levé dans le capital venture qu’en France. Les capitaux sont certes souvent américains, mais ce n’est pas forcément lié aux relations politiques et à la diaspora. Les mariées sont souvent mignonnes ». Une combinaison de facteurs bien spécifique, due à l’histoire et la politique. Mais qui, sous certains aspects, pourrait bien inspirer en France….

 

(*)Israël, la nation start-up, éd. Maxima, 2014 (réédition)

 

Article réalisé par Julien Tarby

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