Entre crise économique et affaiblissement des Etats, les séparatismes régionaux se font entendre en Europe de l’Ouest. Analyse d’un phénomène qui pourrait réinventer l’organisation territoriale européenne.

 

Manifestation pour l’indépendance à Barcelone pour la Diada
Manifestation pour l’indépendance à Barcelone pour la Diada

Chaque 11 septembre, les Catalans célèbrent la Diada, leur fête nationale. Depuis quelques années, c’est aussi l’occasion, pour les indépendantistes, de démontrer la volonté populaire pour l’autodétermination grâce à des manifestations taillées pour le buzz. En 2012, un million de personnes ont défilé à Barcelone ; en 2013, une chaîne humaine de 400 kilomètres a traversé la région du Nord au Sud ; cette année, 1,8 millions de catalans ont formé une « senyera » (le drapeau à bandes rouges et jaunes) humaine de 11 kilomètres en forme de V dans les rues de la capitale régionale. Finalement, le 9 novembre, les Catalans devraient s’exprimer sur l’indépendance de leur région par référendum. La Catalogne est loin d’être un cas isolé en Europe, où les séparatismes régionaux gagnent en importance. Le 18 septembre dernier, si les Ecossais ont rejeté par référendum la sortie du Royaume-Uni, l’écart s’est avéré moins grand que prévu (55,3% contre 44,7%). En Flandre, au Pays Basque, en Galice ou dans le Tyrol du Sud, les partis autonomistes ou indépendantistes poussent aussi.

 

Crise et différences culturelles

Comment expliquer la montée de l’aspiration séparatiste en Europe ? La crise économique exacerbe les tensions, alors que la plupart des régions tentées par le grand saut sont généralement plus riches que le reste de leur pays. Ainsi, la Flandre réalise 57,5% du PIB et 79% des exportations belges. Avec 60% des entreprises du pays, son taux de chômage n’est que de 5%, contre 12% en Wallonie. Plus au Sud, avec 16% de la population espagnole, la Catalogne dégage 19% du PIB national et 26% de ses exportations. Les partis autonomistes sont surtout remontés contre des transferts de richesse qu’ils jugent excessifs. Selon l’Alliance néo-flamande (N-VA), 6,7 milliards d’euros passent chaque année du nord au sud du sillon Sambre-et-Meuse. Selon la Generalitat catalane, les 8% du PIB régional transférés chaque année au reste de l’Espagne font chuter sa richesse par habitant sous la moyenne nationale. « La crise a conduit à une raréfaction des ressources. Du fait des politiques de rigueur, l’aspect économique devient crucial et on veut retenir l’argent chez soi », remarque Vincent Laborderie, chercheur à l’université catholique de Louvain en Belgique et spécialiste en « séparation d’État ». Mais ce n’est pas le seul facteur, car ces régions ont surtout en commun une culture et une langue particulières, souvent même un système politique différent. » Ainsi, les partis nationaux réalisent des scores modestes en Catalogne ou au Pays Basque, où l’on vote surtout pour des partis régionaux.

En Ecosse, la raison du séparatisme est davantage politique qu’économique : Edimbourg est aussi europhile et progressiste que Londres est eurosceptique et conservatrice. « Contre la politique de rigueur de David Cameron, les indépendantistes espéraient parvenir à instaurer un Etat providence », explique Vincent Laborderie.

 

L’UE plutôt que les Etats

Pour Julien Théron, politologue et enseignant en politique européenne à l’Université de Versailles Saint-Quentin, les velléités d’indépendance s’expliquent aussi par l’affaiblissement des Etats : « Leur souveraineté est déjà toute relative. Sur le plan extérieur, ils ont noué des relations fortes avec leurs voisins, notamment dans le cadre de l’OTAN pour leur défense ; et sur le plan intérieur, ils ont transféré beaucoup de compétences aux régions pour décentraliser la dette et réduire la pression de l’imposition nationale ». Surtout, « il est plus efficace de transférer à l’échelon européen certaines compétences, comme la monnaie ».

De fait, les indépendantistes écossais, catalans et flamands aspirent tous à rejoindre l’Union européenne. « Compte tenu de l’existence de l’UE, les autonomistes et indépendantistes considèrent que l’étage de l’Etat classique n’est plus nécessaire », remarque Vincent Laborderie. Pour résumer : aux régions la représentativité et le vivre-ensemble, à l’UE la puissance. Pour Julien Théron, « l’Etat-nation est un échelon qu’il faut conserver, mais ce n’est pas l’aboutissement ultime de la construction de la politique transnationale en Europe ».

 

Bras de fer diplomatique

Mais, si elles parvenaient à l’indépendance, ces régions pourraient-elles rejoindre l’Union européenne ? Lorsqu’un pays devient indépendant, il est exclu de toutes les organisations internationales : elles devraient donc faire une demande d’adhésion à l’UE. « Techniquement, elles n’auraient pas de grandes difficultés. Politiquement, c’est une autre histoire », prévient Julien Théron. En effet, pour adhérer, un nouvel entrant a besoin de l’unanimité des pays membres. Or, par crainte d’une contagion, les 28 sont solidaires dans la dénonciation du séparatisme régional. « Les demandes d’autonomie obligeraient les Etats à ouvrir de gros chantiers, alors qu’ils ont autre chose à penser aujourd’hui », note Vincent Laborderie. Dans le cas de l’Ecosse, même si la négociation aurait pu se faire en moins de deux ans, soit le temps prévu pour quitter le Royaume-Uni, en pratique les autres Etats se préparaient déjà à lui mettre des bâtons dans les roues pour faire traîner son adhésion. » Lors de sa conférence de presse de septembre, François Hollande a dénoncé les séparatismes : « On n’a pas fait l’Europe pour déconstruire les Nations ». Depuis que le Kosovo a déclaré unilatéralement son indépendance de la Serbie en 2008, l’Espagne se refuse à le reconnaître pour ne pas donner d’idées à la Catalogne. Le 25 mars, le Tribunal constitutionnel espagnol a aussi interdit le référendum du 9 novembre en Catalogne. Au Royaume-Uni, si David Cameron a laissé les indépendantistes organiser leur consultation, il n’a pas hésité à brandir la menace économique pour dissuader les électeurs d’opter pour l’indépendance. Ainsi, le ministre des Finances George Osborne déclarait-il en février que « si l’Ecosse quitte le Royaume-Uni, elle quitte la Livre sterling ». Une manœuvre qui s’est avérée payante.

Malgré ces oppositions, une vague de séparatisme en Europe est-elle envisageable ? « Non, car les freins sont nombreux. Malgré la forte présence des indépendantistes lors du scrutin écossais, c’est la majorité silencieuse, plus conservatrice, qui s’est exprimée », remarque Vincent Laborderie.

 

Article réalisé par Aymeric Marolleau

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