La présidence tournante du Conseil de l’Union européenne – chaque Etat l’exerce à tour de rôle pour six mois – est un système institutionnel bien européen : incompréhensible, génial, opaque et complètement fou… Le prix de la fameuse « Unité dans la diversité ? »

Le 1er juillet, Rome a succédé à Athènes, qui a succédé à Vilnius, qui a succédé à Dublin…
Le 1er juillet, Rome a succédé à Athènes, qui a succédé à Vilnius, qui a succédé à Dublin…

La première fois que vous avez vu Tchoupi, c’était le jour de votre rentrée en grande section de maternelle. Ce lapin blanc qui attendait au fond de la classe, blotti dans sa cage, vous l’avez tout de suite aimé. Le problème, c’est que vous deviez le partager avec vos 27 camarades de classe. Heureusement, pour éviter les jalousies, la maîtresse avait instauré des tours de garde. Deux fois par an, vous aviez le droit de l’emmener passer quelques jours chez vous, de le nourrir, de le montrer à vos voisins : le bonheur. L’Union européenne, c’est un peu le Tchoupi des pays membres : tous les 14 ans, chacun des 28 Etats exerce pendant six mois la présidence du Conseil de l’UE. Pendant un semestre, les bons élèves comme les mauvais, les grands, les petits, les riches et les moins riches peuvent prendre leurs aises à la tête de l’exécutif européen pour y présider les réunions et donner l’impulsion au processus de décision législatif et politique. « Ce fonctionnement institutionnel illustre bien la devise de l’Union « d’unité dans la diversité », observe Yves Bertoncini, directeur du think tank Notre Europe-Institut Jacques Delors. Le système est tel qu’un pays, un parti, un membre seul ne peut pas diriger les autres. Pour cette même raison, les postes de commissaires sont répartis entre tous les Etats membres et le scrutin proportionnel à un tour pour élire le Parlement empêche la victoire écrasante d’un seul parti. Cela permet de partager le pouvoir dans une union diverse et variée. »

Renzi à la manœuvre

Depuis le 1er juillet et jusqu’au 31 décembre 2014, c’est l’Italie qui préside aux destinées du continent. Dès le 2 juillet, Matteo Renzi a exposé les deux grandes priorités de son semestre. Des priorités très en phase avec les problématiques politiques intérieures du pays qu’il dirige depuis février. Premièrement, surfant sur son succès lors des élections européennes de mai, il souhaite convaincre Angela Merkel de concéder à une application plus flexible du Pacte de stabilité et de croissance. Il faut dire qu’après plusieurs années d’austérité et de réformes douloureuses, la Botte a besoin de souffler et de renouer avec la croissance pour résorber un chômage qui touche plus de 12% des actifs, et même plus de 40% des moins de 25 ans. Deuxièmement, alors que la question de l’immigration agite régulièrement les débats politiques en Italie, le président du Conseil souhaite créer une plus grande coopération en matière d’immigration. Il réclame en particulier une aide financière européenne dans l’accueil et la prise en charge des clandestins qui accostent sur les côtes italiennes – plus de 4000 migrants ont péri en Méditerranée depuis 2009. Matteo Renzi réclame que la gestion de l’immigration aux frontières de l’Europe soit mieux répartie entre les pays membres.

L’Italie n’est pas le seul pays à profiter de son semestre pour pousser en haut de l’agenda des questions qui lui sont chères. En 2008, la France s’était choisi pour priorités l’immigration, l’énergie et le climat. Au début de l’année, la Grèce avait notamment mis en avant les relations avec la Chine, un pays avec lequel elle a noué de nombreux partenariats. « Pour pouvoir afficher des résultats sans trop d’efforts, les pays font leur marché parmi les sujets qui sont déjà dans les tuyaux », explique Yves Bertoncini. Et mettent ainsi l’accélérateur sur une directive ou un sommet international qui servent leurs intérêts.

Le gaz de schiste polonais

Mais présider le Conseil de l’UE ne suffit pas toujours pour convaincre ses partenaires, comme a pu le constater la Pologne, qui a pris la tête de l’exécutif européen le 1er juillet 2011. A cette époque, le pays souhaitait atténuer sa dépendance énergétique vis à vis de la Russie en exploitant les grandes réserves de gaz de schiste que son sous-sol était supposé contenir. Le 6 mai 2011, le sous-secrétaire d’Etat au ministre polonais des Affaires étrangères, Maciej Szpunar, déclarait ainsi : « Les gaz de schiste seront une des priorités de la présidence polonaise de l’Union européenne ». Dans son livre Hold-up à Bruxelles, l’eurodéputé José Bové rapporte que le ministre polonais des Affaires étrangères a passé un contrat de 500000 euros avec le cabinet de lobbying Burson-Marsteller pour convaincre ses collègues des autres Etats membres que « le gaz de schiste est la seule option ». Un effort insuffisant, puisqu’en février 2012, la Commission se refuse à légiférer sur le sujet, estimant que c’est à chaque pays de décider s’il exploite ou non les gaz de la discorde.

Grèce, une présidence à la diète

En plus de favoriser ses propres dossiers, la présidence de l’exécutif européen permet aux pays membres de rendre l’Europe plus concrète aux yeux de leurs peuples respectifs. En effet, alors que les électeurs connaissent à peine leur Commissaire et que leurs députés au Parlement de Strasbourg doivent couvrir de très grandes circonscriptions, « ce moment privilégié renforce la proximité entre le pays et Bruxelles », note Yves Bertoncini.
Les pays profitent aussi de l’occasion pour se faire connaître de leurs voisins, à l’instar de la Lituanie qui a organisé, au deuxième semestre 2013, plus de 150 évènements à travers le Vieux continent pour promouvoir son patrimoine historique et culturel.

La Grèce aurait sans doute aimé en faire de même. Après des années de crise, lorsqu’elle prend la présidence du Conseil de l’UE le 1er janvier 2014, elle tient une occasion inespérée de redorer son image auprès de ses partenaires après ses déboires financiers. D’autant plus que la tenue des élections au Parlement européen de mai devait l’aider à se réaffirmer comme un membre de l’UE à part entière. Mais la rigueur à laquelle elle est astreinte ne lui permet finalement de consacrer que 50 millions d’euros à sa présidence – contre 170 millions pour la France en 2008 par exemple – et de ne mobiliser qu’une équipe de 150 personnes. Bilan : une présidence très discrète pour un semestre aux airs de rendez-vous manqué.

Mais le système unique de la présidence tournante, qui présente les inconvénients de l’instabilité dans le suivi de dossiers complexes et du manque de visibilité pour les partenaires de l’UE, semble progressivement s’effacer au profit de dirigeants installés dans la durée. Ainsi, depuis 2009 et l’entrée en vigueur du Traité de Lisbonne, le Conseil européen a un président nommé pour deux ans et demi – Herman Van Rompuy hier, Donald Tusk aujourd’hui – et la diplomatie est confiée pour cinq ans à un haut représentant – Catherine Ashton depuis 2009, puis Federica Mogherini à partir de cette année. A cet attelage, on peut aussi ajouter le président de l’Eurogroupe, la réunion des ministres des finances de la zone Euro, élu pour deux ans et demi. « Progressivement, on retire de la présidence tournante les sujets les plus sensibles, qui requièrent le temps long, comme l’économie et la diplomatie », remarque Yves Bertoncini. La fin programmée d’une exception européenne ?

Article réalisé par Aymeric Marolleau

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