« Les habitudes de consommation de l’information se sont modifiées. Les médias aussi »

Julian Bugier, joker de David Pujadas au JT de France 2, n’a pas que le faciès agréable. Son propos l’est aussi, parce qu’il décrypte avec précision le rôle des médias et leur manière de traiter les actualités économiques ou politiques. Entre un reportage et un plateau, cet autodidacte, jeune, au regard neuf, réalise pour EcoRéseau une description ciselée de son métier, et surtout de l’évolution de ce dernier.

Sentez-vous que le rôle des médias a évolué ?

Je suis conscient de faire partie d’une jeune génération de journalistes – qui adoptent un regard neuf – sur la manière de raconter l’actualité. Et il apparaît clairement que le rôle des médias se modifie dans le temps ; la manière d’informer les Français n’est plus la même, car leur mode de vie leur impose de s’informer continuellement, via la presse écrite, la radio mais surtout Internet et la télévision – le poids des images n’ayant cessé de croître. La société de l’instantanéité s’est imposée à tout le monde, d’autant plus facilitée par les innovations technologiques et la réduction de leurs coûts. Les chaînes d’information en continu, les alertes en mode « push » des applications sur smartphone créées par des journaux sont apparues pour répondre à ce besoin de la population de tout savoir le plus vite possible. Si les médias ont effectivement évolué, c’est bien parce que les habitudes de consommation de l’information se sont modifiées. Aujourd’hui les téléspectateurs disposent déjà bien souvent des informations brutes lorsqu’ils consultent les médias traditionnels. Nous avons donc pour mission de nous tourner vers plus de décryptage, de visiter pour le téléspectateur les coulisses des évènements économiques ou diplomatiques. Cette mutation est renforcée par la « peoplisation » de la chose politique. Les téléspectateurs veulent mieux appréhender les artifices de communication, les séquences du temps politique, les astuces des décideurs pour faire accepter leurs idées et se faire aimer. Les formats informatifs se sont d’ailleurs diversifiés en réponse à cette exigence, à l’exemple du « Petit Journal » sur Canal+, arrivé comme un extraterrestre sur le PAF, mais ayant obligé les médias traditionnels à se tourner un peu plus vers le décryptage des stratégies de communication.

 

Le JT de 20 heures est-il le même qu’il y a 20 ans ?

Assurément non. La construction de ce qu’était le « sacro-saint » JT de 20 heures n’est plus du tout la même, parce que la plupart des téléspectateurs ont désormais un temps d’avance par l’entremise d’autres médias consultés dans la journée. Songez que via Twitter ou les chaînes d’information, tout sujet est couvert durant la journée et rapporté presque en direct à tout un chacun. Je ne parle pas seulement d’évènements ponctuels survenant un jour ou l’autre, mais aussi d’enquêtes et de reportages qui explorent tous azimuts. Des kyrielles d’anonymes peuvent aujourd’hui rendre compte en toute subjectivité de ce qu’ils vivent. N’importe qui est à même de se renseigner sur tout, à propos de sujets toujours plus pointus et inexplorés. Dans ce contexte le JT de 20 heures consiste à hiérarchiser un condensé de l’actualité du jour. La grande chaîne généraliste joue toujours le rôle de média de référence, et c’est durant ce laps de temps de 40 minutes qu’elle le prouve quotidiennement. C’est aussi le cas pour les grandes chaînes de radio, bien sûr. L’ordre des informations est déterminant, et l’approche bien plus pédagogique qu’auparavant. Les téléspectateurs sont en demande de valeur ajoutée sur chaque information. Aujourd’hui nous déclinons, nous approfondissons.

 

Qu’en est-il du traitement tant décrié de l’économie ?

Il faut le reconnaître, le domaine a été assez longtemps survolé par le passé, et les médias se sont bien souvent intéressés à l’écume des choses, à ce qui était immédiatement compréhensible par les non initiés. « Capital » sur M6 a longtemps été la seule émission à attirer l’attention sur cet univers, mais en pionnier défricheur a fait le choix de mettre l’accent sur les infos business, les success stories ou la consommation. Dans son sillage de nombreuses émissions se sont multipliées et aujourd’hui certaines d’entre elles s’appliquent à expliquer des mécanismes complexes. La preuve avec « C’est l’économie cette semaine » ou « C’est l’économie demain », deux émissions que j’anime sur Europe 1 et qui n’auraient sûrement pas pu voir le jour il y a cinq ou dix ans. Avec des invités et des experts, nous abordons les événements marquants qui tournent en boucle et ceux qui sont à venir, et nous les approfondissons, mettant petit à petit à jour le grand mécano économique. Les questions posées sont aussi diverses que pointues si on s’y attarde, comme les vrais chiffres des retours des exilés fiscaux, l’influence possible du Pape sur l’économie, les contre-vérités de la transition énergétique ou le retour sur la faillite de la ville de Détroit. Par le prisme économique, c’est toute la société qui peut être racontée. Les attentes des Français à ce niveau se sont décuplées à cause de la crise, et les médias en ont pris acte. Proposer un format économique il y a quelques années revenait souvent à une réponse négative agrémentée d’une petite phrase « Non mon garçon, cela fait fuir les téléspectateurs ». Tel n’est plus le cas aujourd’hui. J’en veux pour preuve l’arrivée de François Lenglet à France TV, qui est un expert reconnu. Les journalistes économiques sont nombreux à France 2, c’est un gros pôle de la rédaction qui compte en son sein des experts reconnus, comme Jean-Paul Chapel.

 

France 2 a-t-elle une approche singulière de l’information par rapport à ses concurrentes ?

Ce qui caractérise la chaîne est le souci unique de poser un regard précis sur l’actualité de la journée. Nous n’hésitons pas ici à parler d’économie sans tabou. Imposer quatre entrées sur la Grèce en ouverture ne fait pas peur, car tout le monde avait compris que les problèmes helléniques pouvaient devenir les nôtres peu de temps après. La concurrence suit d’ailleurs le mouvement. Les choix éditoriaux sont forts, dictés essentiellement par la force des actualités, qu’elles soient internationales ou économiques. Ce soir en économie nous allons par exemple dresser un bilan du Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), l’un des leviers sur lesquels comptait le gouvernement pour relancer la croissance. Porter le projecteur sur de tels mécanismes complexes n’est peut-être pas le plus populaire. Mais si nous n’avions que l’audience en ligne de mire, nous ferions uniquement des sujets sur la pluie, le beau temps et les sujets quotidiens des Français… Parler de la guerre en Ukraine est un choix fort qui doit être assumé sur une chaîne publique. Nous ne faisons pas des sujets pour les gens mais des sujets qui parlent aux gens, que nous accompagnons et pour qui nous décryptons.

 

Quelle est votre journée type ?

A 8h30 se tient une préconférence de rédaction, à laquelle participent à chaque fois le rédacteur en chef et les rédacteurs en chef adjoints, afin de définir les grandes lignes. A 10h30 a lieu la grande conférence de rédaction avec tous les chefs de service, durant laquelle la direction de l’information met aussi l’accent sur certains sujets et où la pertinence de traiter une actualité est discutée. Nous venons pas exemple d’avoir un débat argumenté sur James Foley, le journaliste américain décapité au Moyen-Orient. Nous avons finalement décidé d’occulter ces images très dures, pour ne pas relayer l’horreur des djihadistes. Puis vient la séance de visionnage de la deuxième partie du journal, avec des sujets beaucoup plus « magazines ». Vient ensuite la grande conférence de 15h30, où nous réajustons le tout en fonction de ce qui se passe. A 17h30 nous construisons le « conducteur », en établissant l’ordre hiérarchique des sujets du journal, ce qui donne lieu à de vives discussions. Puis le temps d’antenne…

 

Aujourd’hui les médias considèrent-ils autrement l’entrepreneuriat ?

Le statut d’auto-entrepreneur concerne désormais tous les Français, c’est une réalité. C’est un véritable sujet. Je suis pro-entrepreneuriat et milite pour que tout le monde ait sa chance et que l’échec soit considéré comme un atout, comme dans les pays anglo-saxons. Les cinq années que j’ai passées en Angleterre m’ont montré que c’était formidable de monter sa boîte et de réaliser ainsi ses rêves. La France adopte petit à petit cet état d’esprit. L’entreprise semble être aujourd’hui à la mode, tout le monde s’accorde enfin pour dire qu’elle est le principal vecteur de croissance. Les médias ont un rôle à jouer en informant, en éclairant les success stories, en donnant envie aux jeunes de rester, et je crois que c’est ce qu’ils font désormais. Reste à s’occuper de ce petit travers culturel hexagonal qui consiste à dénigrer la réussite et l’argent…

 

Quel est votre parcours exactement ?

Je n’ai pas suivi d’école de journalisme, je ne suis pas passé par Sciences-Po. Mais cette orientation spéciale fait partie de ma personnalité, me donne peut-être un regard différent, plus frais, moins formaté. Lorsque j’ai débuté à Londres, à 19 ans, j’ai exercé tous les métiers à Bloomberg TV. C’était une chaîne qui avait beaucoup de budget et qui n’était pas très regardante sur les moyens alloués aux rédactions européennes. J’ai pu faire des choses que je n’aurais pas pu réaliser ailleurs en partant couvrir des événements en Europe. Ce n’était pas ce qu’on appelle en France du « grand reportage », mais c’était intéressant et formateur. Puis j’ai été assistant de production, ai assuré le lien entre le terrain et les présentateurs en plateau ; j’ai pu m’adonner à la réalisation de reportages, faire des incarnations sur le terrain en duplex… et ai suivi un parcours assez classique à l’anglo-saxonne, où on progresse un peu différemment, plus vite et au mérite. Et donc, à la fin, j’ai fait un an et demi de présentation à Bloomberg, où je ne parlais que d’économie et de finance. Puis, la chaîne BFMTV d’Alain Weill est venu me chercher, Guillaume Dubois était intéressé par mon profil économique. J’y suis resté quatre ans et ai beaucoup appris car la chaîne d’Alain Weill partait de rien. Puis j’ai passé deux ans à i>télé, au sein du groupe Canal+, où je me suis occupé de la matinale et de la tranche 17h-20h. J’ai pu y « muscler » mon approche des débats politiques, en la présence par exemple d’un Robert Ménard qui n’a jamais hésité à dire ce qu’il pensait. Thierry Thuillier est venu me chercher pour France 2, qui reste une grande machine impressionnante. Il faut apprendre à dompter le paquebot ! Mais David Pujadas a toujours été bienveillant à mon égard, et je reste bluffé par ces 300 personnes capables de réaliser un sujet sur n’importe quel évènement survenant à l’autre bout du monde en si peu de temps.

 

Considérez-vous certaines personnes comme des mentors ?

Je parlerais plutôt de modèles, qui sont Anglo-Saxons pour la plupart, comme par exemple Anderson Cooper. Cette figure de CNN possède selon moi la double casquette du journaliste d’aujourd’hui, capable d’évoluer à l’antenne sur le plateau comme sur le terrain. Le métier de journaliste, c’est d’abord la proximité. Le plateau est riche en émotions, mais le risque est toujours grand de rester enfermé. Ceux qui parviennent à cumuler cet exercice avec la proximité du terrain ont tout compris. Et puis il y a mon père, qui évoluait dans la presse écrite et a cultivé cette grande exigence avec lui-même. Un trait de caractère qu’il m’a transmis et qui me rend service dans les situations difficiles. Il m’arrive souvent de me demander comment il aurait réagi et aurait raconté telle ou telle histoire.

 

Quels sont vos objectifs et projets ?

Continuer à évoluer chez France 2, bien-sûr ! Je travaille par exemple sur l’émission de David Pujadas « Des paroles et des actes », pour laquelle je réalise des reportages sur le terrain notamment. Les grands formats m’intéressent aussi, parce qu’ils permettent de passer du temps sur des sujets d’ampleur qui nécessitent éclaircissements et développements. Je tiens aussi à poursuivre des émissions économiques en radio, qui permettent une liberté que la télévision ne peut pas vraiment accorder.

 

Une actualité vous a-t-elle marqué récemment ?

Puisqu’on reproche souvent aux journalistes de participer à la morosité ambiante en faisant preuve de pessimisme, je choisirais une information heureuse, à savoir les médaillés français des championnats d’Europe d’athlétisme qui ont battu un record historique en termes de récompense, et sans doute de reconnaissance. Nous avons petit à petit senti s’éveiller un véritable engouement populaire pour ces sportifs ambitieux et de bonne humeur, en témoigne la scène de liesse lors de leur arrivée à la Gare de Lyon.

Propos recueillis par Julien Tarby et Jean-Baptiste Leprince

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