Belle ambition, mais pour avoir une vraie influence internationale, le Brésil doit réinventer sa diplomatie trop prudente et étriquée.

Et en plus ils ont le soleil...
Et en plus ils ont le soleil…

Hôte de deux événements sportifs planétaires, la Coupe du monde de football 2014 suivie des Jeux olympiques 2016, le Brésil ne cesse de faire parler de lui. Il y a deux mois à peine, le géant sud-Américain a même organisé une réunion multipartite sur la gouvernance d’Internet au niveau mondial, suite au scandale des écoutes de la NSA. Une occasion en or pour Dilma Rousseff, la présidente du Brésil, de prendre la tête d’une nouvelle croisade contre les Etats-Unis. Autant de signaux qui invitent à s’interroger : la première puissance économique d’Amérique du Sud ne serait-elle pas en passe de devenir une puissance diplomatique mondiale ? « Une telle question est légitime, même s’il est difficile d’y répondre, tant la place à venir du Brésil sur l’échiquier international reste incertaine », analyse Philippe Moreau-Defarges, chercheur à l’Institut français des relations internationales (Ifri). Pourtant, sa présence sur la scène mondiale est loin de dater d’hier. « Depuis déjà 2003, année marquant le premier mandat du président Lula, le rayonnement du pays, porté par le charisme de son leader, n’est plus à démontrer », note Jean-Jacques Kourliandsky, chercheur à l’Institut des relations internationales stratégiques (Iris). En 2005, le Brésil est à l’initiative des Sommets Amérique du Sud-Pays arabes. Quelques années plus tard, des généraux du pays commandent les casques bleus en Haïti et au Congo. Dans la foulée, le Brésil marque les esprits en tentant de jouer les médiateurs en Iran puis s’impose comme organisateur du Sommet Rio +20 sur le développement durable en 2012.

 

Coopération Sud-Sud

Signes plus tangibles, des Brésiliens sont aujourd’hui à la tête de l’Organisation des Nations-Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), à laquelle s’ajoute la nomination de Roberto Azevêdo, en 2013, au poste de directeur général de l’Organisation mondiale de commerce (OMC). C’est dire si la nation du football ne cache plus ses ambitions : être reconnue comme un acteur global dans un monde multipolaire, faisant la part belle à la coopération Sud-Sud. Dilma Rousseff, plus en retrait que Lula, poursuit le même objectif : « Faire du Brésil le porte-drapeau des pays émergents au sein du G20 et du groupe des BRICS pour mieux faire évoluer la donne géopolitique mondiale, dominée par les Etats-Unis », indique Jean-Jacques Kourliandsky, en rappelant que le pays avait d’ailleurs été à la tête d’un lobbying au sein de l’OMC en 2008 pour bloquer les négociations sur les revenus agricoles à la défaveur des pays du Sud. Si la volonté du Brésil d’intégrer un Conseil de sécurité élargi est légitime, c’est sans compter un hiatus de taille : « Pour s’imposer sur l’échiquier international, il faut s’insérer harmonieusement dans son environnement immédiat, lance Philippe Moreau-Defarges ; or le Brésil peine à s’affirmer comme leader d’un projet géo-économique porteur pour l’Amérique du sud ». Car même si les arguments ne manquent pas pour souligner la force de ce « grenier du monde » – qui capte 50% des terres agricoles et de la population d’Amérique du Sud – la diplomatie brésilienne peine à fédérer une région plus que jamais divisée.

 

Un projet pour l’Amazonie

En cause, des contentieux historiques et territoriaux entre le Brésil, seule nation de souche portugaise du sous-continent, et ses voisins hispanophones, qui suscitent encore de la méfiance à son encontre. Résultat : bon nombre de déboires du colosse se produisent en Amérique latine malgré sa priorité pour l’intégration régionale. Exemple probant : le Mercosur, la grande zone de libre échange sud-américaine mise en place il y a 20 ans par le Brésil et l’Argentine, patine aujourd’hui encore. « En dépit de l’intégration récente du Venezuela, l’organisation reste plombée par des rivalités et déséquilibres économiques opposant les pays membres », commente Jean-Jacques Kourliandsky. Preuve en est de la négociation toujours au point mort entre le Mercosur et l’Union européenne pour instaurer une zone de libre échange, notamment sur les produits agricoles. Pire encore, le Mercosur est mis à mal par un concurrent direct : l’Alliance du Pacifique, communauté économique ralliant la Colombie, le Pérou, le Chili et le Mexique, lancée en 2011.

Mais c’est sans compter la création, en 2008, de l’Unasur, Union des nations sud-américaines, équivalent de l’Union européenne présidée par le Brésil, qui pourrait à terme renverser la balance en boostant le leadership régional du géant. Car l’enjeu pour Brasilia est de taille : doter le sous-continent d’une identité commune et d’un espace politique intégré. Un atout suffisant pour faire du Brésil une grande puissance diplomatique régionale et mondiale ? « Non, répond Philippe Moreau-Defarges, pour relever un tel défi, le pays doit confirmer son leadership économique, d’autant qu’il est dépourvu de puissance militaire et a renoncé à l’arme nucléaire. Or avec une croissance réduite à 2% aujourd’hui contre 7% avant la crise, et une économie très dépendante de l’exportation de produits bruts, sa puissance reste incertaine. » Aussi, le pays devra non seulement montrer dans les années à venir sa capacité à diversifier son économie vers des secteurs plus high tech, « mais aussi se doter d’un vrai projet durable pour l’Amazonie, une ressource nationale extraordinaire mais sous-exploitée », précise Philippe Moreau-Defarges.

 

Dépasser les contradictions

C’est dire si la gageure est de taille pour ce pays encore doté d’une politique largement protectionniste. « La perspective d’un accord de libre échange entre les Etats-Unis et l’Union européenne pourrait changer la donne et secouer la diplomatie brésilienne, tant un tel partenariat impacterait l’économie sud-américaine », indique Jean-Jacques Kourliandsky. Et pire, isoler davantage le Brésil, coincé entre un continent nord-américain qui joue la carte de l’Europe et une Alliance du Pacifique tournée vers l’Asie. Aussi, le défi à venir pour la diplomatie brésilienne est d’autant plus stratégique : « Dépasser à terme ses propres contradictions en mettant fin à une diplomatie prudente, étriquée et par à-coups, se traduisant uniquement par une opposition de principe aux Etats-Unis, rappelle Philippe Moreau-Defarges, et ce, en proposant une vision alternative cohérente à l’intérieur comme à l’extérieur de son environnement immédiat». Lula disait : « Il faut changer la carte du monde ». Reste au Brésil à en montrer le chemin.

Article réalisé par Charles Cohen

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