Les goûts esthétiques évoluent aussi. Les tendances qui se dessinent permettent d’imaginer la beauté future, qui est aussi matière à optimisme…

Le regard arc en ciel, tendance 2050...
Le regard arc en ciel, tendance 2050…

Lina n’est pas une fille parfaite : son corps a quelques petits défauts. Née en 2022, elle appartient à cette génération qui a vu le jour dans un monde où la sélection génétique humaine n’était pas encore généralisée et la chirurgie esthétique fort coûteuse.

Lina est une jolie jeune femme. Mais visiblement pas assez pour trouver un emploi. En dépit d’un solide cursus, elle reçoit régulièrement des réponses d’employeurs déclinant sa candidature. Elle a donc décidé d’investir… dans son corps. Une nécessité si elle ne veut pas se retrouver marginalisée face à la génération qui arrive en force.

Lina va commencer par travailler son teint. La jeune femme est en effet un peu blême. Or avec le métissage croissant des populations, le canon international de la beauté est plutôt à la peau hâlée et aux yeux clairs. Des caractéristiques que l’on retrouve aujourd’hui sur les plus célèbres des mannequins de mode. Ses yeux, justement, d’un classique marron, seront bientôt équipés d’une paire de lentilles dont la couleur s’adapte aux envies du porteur. Par coquetterie, elle adoptera également des ongles numériques interconnectés qui changent de motifs à volonté.

Si elle veut trouver un job, Lina sait qu’elle devra également diminuer son indice de masse corporelle. Avec un score de 24,3, elle aurait été parfaite il y a vingt ans, du temps de sa mère, mais aujourd’hui plus encore qu’auparavant, la minceur est un signe de volonté et de performance fort apprécié. Dans une civilisation où les ressources sont optimisées pour nourrir dix milliards d’individus, afficher un surpoids, si infime soit-il, n’est pas toujours bien perçu. Heureusement, la perte de masse est largement facilitée par l’ingestion d’une alimentation à base de pilules (protéines végétales, algues, insectes…) qui permettent un contrôle à la calorie près. Ajoutez à cela des sachets de cosmétofood riches en antioxydants, et la jeune femme sera parfaite d’ici quelques semaines.

Il faudra qu’elle pense également au tatouage, parure que porte plus de la moitié des Européens de moins de 30 ans. Autrefois l’apanage de certains sociostyles, le tatouage s’est très largement démocratisé, notamment avec l’arrivée de technologies permettant de réaliser des dessins lumineux, pailletés, fluorescents, voire animés. Et puis les tatouages sont désormais dessinés directement par des robots intelligents dont les traits sont parfaits et surtout réalisés sans douleur… A ce jour, Lina n’a qu’un petit smart tatouage au poignet qui, au contact de la transpiration de son corps, génère un faible courant électrique maintenant en charge son smartphone. Ce même tatouage contient une encre ferromagnétique capable de détecter un champ magnétique et de vibrer à la réception d’un signal (appel, message, etc.). Le brevet déposé par Nokia au début des années 2010 avait connu un incroyable essor permettant à la multinationale finlandaise de revenir sur le devant de la scène.
Enfin, si elle refuse de devenir l’un de ces riches cyber-sapiens transhumanisés, Lina rêve tout de même d’une paire de prothèses mammaires « haute couture » réalisée sur mesure grâce à la technologie 3D. Mais ce genre de caprice est encore hors-budget pour elle. Ce sera pour plus tard.

 

Jean-François Amadieu, sociologue, professeur à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne, directeur de l’Observatoire des discriminations, auteur de l’ouvrage de référence « Le poids des apparences » (2002)

« Une uniformisation de la beauté en cours »

Selon vous, le poids des apparences va-t-il s’accentuer dans les prochaines années ?

Il est possible que nous soyons en ce moment-même en train d’amorcer une certaine stabilisation du poids des apparences. En effet, on observe des initiatives des pouvoirs publics et une mobilisation des populations qui peuvent nous laisser penser que nous nous situons à la croisée des chemins. Citons, par exemple, la récente étude du Défenseur des droits sur la discrimination à l’embauche des femmes obèses. Cela va dans le bon sens. C’est un signe que l’on s’interroge et que les choses commencent à bouger. Toutefois, nous n’assistons pas à un raz-de-marée. D’autant que dans certaines parties du monde, la tendance au renforcement du poids des apparences ne se dément pas. Citons l’Asie où la chirurgie esthétique enregistre un fort développement à cause de l’occidentalisation des apparences.

 

Le modèle occidental va-t-il devenir la norme ?

Il n’est pas gravé dans le marbre que le canon de beauté occidental s’impose définitivement. Mais on voit bien qu’à l’heure actuelle, en matière de coupe de cheveux ou de couleur de peau, on reste sur ce modèle. Par exemple, les produits de blanchiment de la peau se vendent bien en Afrique. D’une manière générale, on assiste à une sorte d’uniformisation de la beauté, avec des variations limitées autour de standards et de normes draconiens.

 

Va-t-on vers une forme de transhumanisation du modèle de beauté ?

Oui. A la fin des années 90, je soulignais déjà la tentation eugéniste. Aujourd’hui, la rapidité des progrès techniques fait que l’on se met désormais en capacité de modeler le physique depuis la sélection des embryons jusqu’à la transformation des corps. Cela pose la question de l’inégalité des ressources et de la place de l’individu qui n’est pas « dans la norme ». Les statistiques sont sans appel : dans un monde de performance, les corps malades, vieux ou laids sont rejetés. Et cela risque de s’accélérer.

Yann Petiteaux

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