Et si les progrès de la médecine étaient tels que nous devenions immortels ? Les découvertes en nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives laissent entrevoir un tel cas de figure.

« Même plus peur ! »
« Même plus peur ! »

Sans filet

Perché au bord du précipice surplombant le Walensee, un lac des Alpes bernoises, Jean-Eudes estime au travers de ses Smart Glasses la hauteur et le point précis où il devra déclencher son parachute. Toutes les conditions sont réunies pour fendre l’air à 200 km à l’heure. Visibilité parfaite, vent faible, pollution atmosphérique en creux laissant toute latitude pour le sport, comme sa Smart Watch vient de lui indiquer. Il est prêt. Pourtant, même s’il est un professionnel aguerri du Base Jump, s’il a déjà accompli des exploits au-dessus de Lauterbrunnen, véritable Mecque de ce sport devenu le plus populaire du pays, le Suisse est cette fois assailli par le doute. « Je mise gros… très gros. J’ai signé le papier interdisant toute réanimation de cellules souches et impression de tissus organiques en cas de gros accident. Je vais enfin revivre les sports de l’extrême tels que le ressentaient nos aïeux. Le 26 février 2103 est peut-être le dernier jour de ma vie. Cela paraît fou… Je pourrais mourir, abîmer mon corps définitivement cette fois-ci. » D’habitude, qui touche la paroi et s’écrase au sol, ou qui n’arrive pas à ouvrir son parachute, sait que les prouesses médicales actuelles lui permettrons de retrouver des membres et des organes valides avant la mort cérébrale. Et même si la mort cérébrale survient, les hôpitaux les plus huppés disposent désormais des équipements pour réanimer les cellules souches et donc faire repartir les corps sans vie. « J’en ai assez d’entendre ou de lire que ceux qui volent en combinaison ailée sont simplement les plus riches, qui savent qu’en cas de chute, ce qui pourrait devenir un drame ne devient qu’un désagrément. Il est vrai que les médecins les plus doués, toujours en quête perpétuelle de renommée, sont prêts à réintroduire des briques humaines vitales qui seraient éventuellement endommagées. Mais pas cette fois ! » Il a signé pour que sa vidéo postée sur YouTube, le principal média planétaire, obtienne plus de millions de vues que ses concurrents. Les sponsors afflueront. Jean-Eudes s’attèle désormais aux dernières vérifications. Il éprouve une sensation étrange, jamais ressentie jusqu’alors. La crainte que tout s’arrête, lui qui a toujours eu, d’après les analyses génétiques, des prédispositions pour le sport, l’équilibre et l’adrénaline, comme indiqué dans son dossier médical personnalisé numérisé dans sa puce sous-cutanée. « Ainsi, voilà ce que ressentaient nos grands-parents avant le grand saut. Pas forcément agréable… » Le jeune sportif enclenche les multiples caméras de son casque, bien que ses lunettes filmeront déjà toute la scène ; il fait battre les ailes de sa combinaison, longe maintenant la falaise au-dessus du vide, les bras tendus, ces bras qu’on lui a remplacés deux fois, à l’âge de 15 ans parce que ses parents les jugeaient trop courts, et à 22 ans parce qu’ils ont été sectionnés lors d’un saut qui a mal tourné… Ses indicateurs lui indiquent que son cœur s’accélère anormalement et que son palpitant commence à perdre quelques secondes d’espérance de vie… Tout est pourtant calme, une petite bise vient lui caresser les joues, désormais mouillées de sueur. Le vide ne lui a jamais paru aussi angoissant. Un infime mouvement de ses membres supérieurs fait pencher son corps vers l’avant, alors que son cœur semble s’arrêter durant le moment de basculement…

Avis d’expert : Dr Laurent Alexandre, chirurgien urologue et neurobiologiste, diplômé de Sciences Po Paris, de l’ENA, d’HEC et président de DNA Vision, spécialisée dans le séquençage de l’ADN, il a écrit un livre (*) sur cette révolution biotechnologique et ses conséquences sur l’allongement de la vie

« La première personne qui vivra 1000 ans est peut-être déjà née »

Est-on dans l’exagération la plus totale ?

Non. Sous l’influence des NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives), trois révolutions sont à prévoir : premièrement la mort de la mort qui va se réaliser progressivement, avec toutes les questions éthiques, philosophiques, écologiques et économiques qu’elle suppose. Deuxièmement celle-ci ne pourra se faire qu’en changeant l’homme biologiquement et génétiquement, alors qu’il est programmé pour vivre jusqu’à 125 ans, ce qui suppose de vraies évolutions transhumanistes. Troisièmement cette nouvelle configuration suppose la disparition du médecin, remplacé par des systèmes experts. On le constate déjà en cancérologie, même le Dr House ne peut prendre en compte les 20000 milliards d’informations issues d’une séquence ADN d’une tumeur. Les algorithmes prennent le pouvoir, et à travers eux les GAFA (Google-Apple-Facebook-Amazon) dans la médecine de demain.

Cette prédiction n’est-elle pas un peu hasardeuse ?

Songez que notre espérance de vie est passée de 25 ans en 1750 à plus de 80 ans aujourd’hui, et qu’elle croît désormais de trois mois par an. Il est fort probable qu’elle doublera, au minimum, au cours de ce siècle. Un enfant qui naît aujourd’hui aura presque 90 ans au début du XXIIe siècle et pourra bénéficier de toutes les innovations biotechnologiques du siècle en cours. Donc il aura sans doute une espérance de vie nettement plus longue. De quoi atteindre 2150 et avoir accès à de nouvelles avancées. Aussi, il n’est pas impossible que la première personne qui vivra 1000 ans soit déjà née.

Vous entrevoyez donc une victoire des transhumanistes ?

Je constate que nous acceptons le transhumanisme malgré nous. Regardez les cœurs artificiels Carmat ! C’est un premier pas vers l’homme cyborg ; pourtant tout le monde a applaudi, même les plus farouches opposants à ce mouvement. De nouvelles rétines, des bras bioniques pour des personnes handicapées, des cœurs artificiels… Nous y venons petit à petit. Pour ne pas souffrir, ne pas vieillir, ne pas mourir, nous accepterons d’être biologiquement modifiés, choisissant plutôt d’être transhumains que morts. Mais je n’ai pas une vision techno-béate et une volonté d’humanité 2.0, pour reprendre les termes de Ray Kurzweil, gourou de la singularité technologique récemment embauché chez Google.

A quoi ressemblera l’hôpital du futur ?

Les hôpitaux n’existeront plus. Même aujourd’hui nous allongeons les gens par habitude, par archaïsme, ce qui ne sert à rien dans la moitié des cas. La chirurgie ambulatoire va toujours plus se développer, même sur les pathologies lourdes. Songez qu’il y a quelques dizaines d’années une opération de vésicule biliaire nécessitait une immobilisation en hôpital d’un mois, contre une journée aujourd’hui ! Une cataracte nécessitait une semaine, contre une demi-journée aujourd’hui. En outre les thérapies géniques, qui exploseront réellement entre 2020 et 2030, demanderont peu de repos.

(*) « La mort de la mort – Comment la technomédecine va bouleverser l’humanité », éd. JC Lattès, 2011.

 

Article réalisé par Matthieu Camozzi

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